24 juillet 2019

Jean-François fait naître les algues

By In Portrait

Les algues peuvent faire rêver. Elles étaient là, dans l’océan primordial, avant que les terres apparaissent. Elles sont toujours là et elles pourraient bien être aussi l’avenir de notre monde. Jean-François, premier et unique algologue malouin, en a fait son métier et sa passion.

Le goût pour les algues, ce n’est pas une particularité qu’on a forcément de naissance. Même quand on est Malouin, donc fils de Poséidon, et qu’on a vu le jour « presque sur la plage, à la clinique Sainte-Marie ». Ses premières algues, et beaucoup d’autres ensuite, c’était pour Jean-François « ce qu’on écarte au bas d’l’eau pour ramasser les crabes ». La curiosité lui est venue par les papilles, avec la découverte d’une alimentation différente, naturelle“, où ces végétaux de la mer avaient leur place.  « C’était en 1979, et on ne parlait pas encore de bio. J’avais un ami qui faisait venir du Japon du tofu, du tamari, utilisés en macrobiotique. Et des algues. Je me suis dit qu’on n’en manquait pas en Bretagne, alors pourquoi les importer ? Avec un petit bateau, j’ai commencé à ramasser des laminaires sauvages, que je faisais sécher au feu de bois. »

A l’époque, le monde des algues est un univers inconnu chez nous : peu de demande, pas de filière. Les seuls à s’y intéresser sont la Corée et le Japon, où on les consomme depuis 10 000 ans et d’où la plupart des noms d’espèces sont originaires. « On m’a traité de rêveur, d’écolo, de fumeur de beuh, s’amuse le Malouin ; pour ces gens-là, j’étais au-delà d’un Martien… » Cueillir des algues, c’est bien. Les cultiver, c’est mieux. Mais on ne s’improvise pas jardinier de la mer. C’est sûrement pour ça que la Bretagne héberge de nombreux cueilleurs-transformateurs, mais que les éleveurs-écloseurs se comptent sur les doigts d’une main. « C’est un métier difficile, aléatoire car des prédateurs peuvent ruiner une récolte en très peu de temps, c’est chronophage et ça nécessite du savoir-faire, de la technique. Il faut être polyvalent. » Jean-François va donc se former, et tant qu’à faire, ce sera chez les meilleurs, en Corée du Sud.

Le Malouin a réussi son pari. Après la Corée du Sud et un master en biologie acquis en Irlande, il a ouvert une écloserie à Saint-Méloir. Avec sa femme Magali, ingénieure, il y cultive les futurs naissains. « On ensemence dans l’eau de mer froide, en décalé pour ne pas récolter tout en même temps ; les spores sont vaporisées sur des cordelettes où elles se fixent, et sont cultivées 3 semaines dans des bassins avant d’être déposées en mer. »

Dans son vivier, une concession de 1200 mètres de long sur 100 de large à Saint-Suliac, dans la partie maritime de la Rance, il adapte les méthodes asiatiques à nos espèces locales, à notre marnage, à nos courants et à nos températures.

À 17 mètres de fond, dans le sens du courant, grandissent une dizaine d’espèces d’algues. Des corps morts de béton lestent les filières. « Au bout de 6 mois, on sort entre 15 et 18 kg d’algues au m², labellisées bio depuis 2009. » Elles seront doucement et lentement séchées pour préserver leur saveur, leur texture et leur qualité nutritionnelle. Car si l’algue fraîche ne se conserve que 24 à 48h et se dégrade vite, elle garde tous ses sels minéraux une fois séchée. Elle est ensuite conditionnée, sous forme de paillettes à saupoudrer sur les plats, en feuilles qu’on réhydrate et utilise en cuisine, mélangées à des épices ou des légumes, intégrées à des pâtes. Certaines seront vendues à des labos de cosmétique, d’autres serviront à fabriquer des savons ou même des jouets de plage, à la place du plastique.

Les algues sont des organismes fascinants ; si certaines sont annuelles, comme la Wakamé, d’autres sont pérennes. « Toutes ont en commun de développer des stratégies de reproduction extraordinaires, s’émerveille l’algoculteur. Prenez l’algue Porphyra qui sert à fabriquer les feuilles de Nori : à l’état sauvage, elle émet des spores qui se nichent l’été dans des coquilles vides pour être à l’abri de la chaleur. Et en septembre, ces spores éclatent la nacre pour vivre leur vie. » Les algues sont « les premiers végétaux apparus sur terre. Elles sont autrophes*, ne dépendent de rien. Elles produisent de l’oxygène, sont des frayères et des nurseries géniales ! On peut les utiliser directement, dans l’alimentation humaine et animale, la cosmétique, le textile. »

Ce sont aussi des indicateurs des bouleversements climatiques en cours. Alors, avec des confrères d’autres pays, des scientifiques comme les chercheurs du CNRS, Jean-François et Magali participent à des groupes de travail, mènent des recherches, établissent des projets. Comme celui qui concerne le Kombu royal, algue de référence. « Nous étudions son développement, son comportement dans différentes eaux du globe. L’an dernier, des bigorneaux ont bouffé toute notre récolte en 8 jours. En 35 ans, je n’avais jamais vu ça. On n’a rien pu faire. Cette année, tout se passe bien pour nous, mais ce sont les Irlandais qui trinquent. Depuis 4-5 ans, on subit des épisodes chauds en février-mars qui déboussolent les algues, bouleversent les animaux. Ça nous oblige à changer nos pratiques, jusqu’alors calquées sur les saisons. » Autre constat que la terre ne tourne plus rond ? « Sur nos côtes, l’Alaria disparaît. Cette algue d’eaux froides, qui vit encore dans quelques niches en Bretagne, est menacée par le réchauffement de la mer. Elle est essentiellement utilisée en cosmétique mais a été récemment classée en alimentaire : elle est excellente avec son petit goût d’amande. On la cultive pour la conserver. »

Élever des algues n’est clairement pas un métier facile. Jean-François et Magali ont « tiré le diable par la queue pendant longtemps avant d’en vivre ». Pourtant le vent a tourné : longtemps ignorée, voire moquée, l’algoculture a aujourd’hui le vent en poupe. Le bon côté des choses, c’est que la filière a désormais plus de poids et de visibilité. Le mauvais côté, c’est que l’engouement qu’elle suscite attise les convoitises, parfois « celles des pollueurs d’hier, responsables de l’effondrement du monde auquel on assiste, qui nous ont fait bouffer des trucs pourris en nous faisant croire que c’était bon pour nous. Qu’ils foutent le camp, on n’en veut plus !  Ils sont allés beaucoup trop loin pour qu’on les laisse recommencer. Le monde qui s’annonce ne doit pas être le leur. Je suis optimiste : c’est en train de changer. Les jeunes ne sont pas dupes et ne se laisseront pas faire », sourit Jean-François, qui se battra auprès d’eux. « Parce que j’aime ce que je fais, parce que je fais de la recherche, parce qu’on va trouver de nouvelles applications pour se nourrir, pour restaurer les littoraux abîmés, pour remplacer le plastique…Vous savez de quoi je rêve ? De créer des veilleuses, des lampadaires qui fonctionneraient avec des micro-algues. S’éclairer avec des algues… j’espère bien voir ça! »

Texte : Béatrice Ercksen Photos : © Gérard Cazade

* autrophe : capable de générer sa propre matière organique à partir d’éléments minéraux. Il utilise pour cela l’énergie lumineuse soit par photosynthèse, soit par chimiosynthèse chez quelques espèces. (source Futura Planète)

Les algues de Magali et Jean-François sont commercialisées sous la marque ALGUES ALIMENTAIRES. Elles sont disponibles en ligne, sur le site de l’entreprise www.algues-alimentaires.com et dans les Biocoop bretonnes, dont celle de Saint-Malo.

Les jouets de plage à base d’algues sont réalisés en Algoblend par la société malouine Algopack

4 commentaires
  1. Bruno ROBERT 24 juillet 2019

    à faire lire aux lobbies de la mal bouffe. De quoi provoquer une belle “algue à rade” au sujet de l’avenir de la terre et de l’humain. Bravo à Jean-François pour ses recherches.

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    • beatrice 24 juillet 2019

      Jean-François, pugnace, et stimulant. Un homme à suivre…

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  2. Guyot 24 juillet 2019

    Enfin un très bon exposé il était temps de faire connaître Magali et Jean François ils le méritent sincèrement.

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    • beatrice 24 juillet 2019

      😊

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