23 janvier 2022

Bernard voit Saint-Malo de haut

By In Portrait

À 8h le matin, chaque jour où il doit bosser, Bernard grimpe jusqu’à son bureau perché. Depuis des années, le Malouin regarde les autres de haut. Snob, lui ? Non, juste grutier.

La grue à tour a pris ses quartiers en décembre dernier, boulevard Tréhouart, au-dessus de l’hôpital. Elle y restera jusqu’à la fin du chantier, prévue en novembre 2022. Maisons individuelles et résidences vont pousser sur un terrain qui abritait deux barres d’immeubles il y a encore quelques mois. À 30 mètres du sol, Bernard est aux commandes pour assurer le levage et la manutention des matériaux et des outils. Grutier pour le groupe Bouygues Construction, il n’était pas revenu travailler à Saint-Malo -chez lui- depuis la construction de l’EHPAD du Plessis Pont Pinel, en 2014. « Je suis heureux. Les déplacements, c’est bien, mais travailler ici, c’est autre chose. Je dors dans mon lit et pas à l’hôtel, je viens bosser à pied ou en vélo. Et puis … »

Et puis en haut de l’échelle, il y a cette autre histoire qui commence, quelque chose de gigantesque, qui le prend aux tripes, lui chavire le coeur. «J’ai une vue à 180 degrés, depuis ma cabine : Intra-Muros, Saint-Servan, le large, la Rance, les bateaux qui entrent et sortent du port. C’est formidable, c’est …c’est chez moi ! Je vois la mer, et je suis content. Ça me rappelle mes débuts de grutier, sur un chantier naval du port. J’étais aux premières loges pour voir les voiliers de la Cutty Sark, c’était fabuleux. »

Là-haut, c’est comment ? « Un frigo l’hiver, un four l’été », rigole Bernard. « Enfin, non. C’était le cas avant, mais depuis que le chauffage et la climatisation sont obligatoires, c’est bien plus confortable. Heureusement ! J’ai déjà bossé dans une cabine sans chauffage, pas isolée et trouée, c’était intenable. J’ai aussi travaillé avant que la clim devienne la norme, tu étouffes quand le soleil cogne. J’avoue, même avec la clim, quand il fait 40°, je tombe le pantalon et je travaille en caleçon. » L’avantage d’être seul, au-dessus du lot. « C’est vrai, je fais ce que je veux. Je peux écouter la musique que je veux au volume que je veux, chanter…personne ne me contrarie. »

La solitude a cependant ses revers : « tout le monde ne supporte pas de travailler seul pendant des heures, sans bouger de son fauteuil. Moi ça ne me dérange pas. » Quand il redescend sur terre, le Malouin cultive son réseau d’amis, porte un chapeau western et des santiags pour danser la country, fait des virées en moto avec ses potes et défend, avec son association de motards, les enfants victimes de harcèlement scolaire*. « Le plus difficile, dans ce métier de précision, c’est de rester concentré pendant des heures. Quand un chantier bat son plein, c’est du 8h-17h voire plus si on a pris du retard, avec 1 heure de coupure le midi, en ayant toujours en tête la sécurité des gars en bas. Le soir, je suis vidé. »

Des moments de frayeur, Bernard en a peu connus dans sa carrière. Il se souvient toutefois de ses débuts de grutier dans le chantier naval malouin, 15 jours après avoir obtenu son permis Caces** : « je venais de poser une passerelle entre un bateau en cale sèche et le bord de la cale ; mon collègue à terre a décroché les élingues chaînes de la passerelle, sans solidariser les brins. J’ai levé la flèche trop vite, un brin s’est enroulé autour du garde-corps de la passerelle qui a basculé. Le collègue était dessus, j’ai cru qu’il allait tomber. J’ai vraiment eu peur, et je me suis dit qu’elle commençait bien, ma carrière de grutier…»

Et quand ça souffle? « Je n’ai jamais eu la trouille, sauf une fois, à Brest. La grue ne tenait pas le vent. Il y a eu une grosse rafale, elle a commencé à partir. J’ai juste réussi à bloquer la flèche contre un arbre, ça s’est bien terminé. » Les beaux moments sont heureusement beaucoup plus nombreux que les mauvais, et Bernard photographie régulièrement les levers et couchers de soleil, pour le plus grand plaisir de ses amis des réseaux sociaux.

Si la grue malouine culmine à près de 30 mètres, Bernard a déjà tutoyé les nuages à 60 mètres du sol. « La hauteur ne me pose aucun problème. Je n’ai pas le vertige, et bien que la cabine oscille tout le temps, je n’ai pas non plus le mal de mer. Sauf si je ne suis pas aux commandes. » Et puis être au-dessus du lot a des avantages : « quand on regarde les oiseaux voler, on les voit de dessous, n’est-ce pas ? Eh bien moi, je les vois de dessus », sourit-il. On peut aussi faire des rencontres sympa, comme cette maman pigeon mancelle venue faire son nid dans la couronne de la grue pendant les vacances du grutier. « Sur ses trois œufs, un a éclos. La femelle quittait le nid dès que j’arrivais dans la cabine, sans trop s’éloigner. Et le petit passait sa journée à m’engueuler… »

Bernard, un dernier mot pour nos lecteurs ? « Oui ! Lorsqu’une grue est montée près de chez vous, gardez à l’esprit que le grutier a une vue panoramique sur le paysage…et parfois sur vos logements. On voit loin, depuis une cabine de grue, surtout quand le soleil donne dans les appartements, ou que la lumière est allumée.Je vois des gens sortir de la douche ou se balader à poil, des parties de jambes en l’air…À Rennes, j’ai vu régulièrement une jeune femme qui prenait son café nue sur son balcon. » Allez, on la pose cette question qui nous taraude depuis le début de la discussion : pour les toilettes, ça se passe comment ? La demande fait sourire Bernard : « j’y ai droit à chaque fois que je parle de mon métier. » Alors ? « La bouteille a longtemps été l’amie du grutier. On utilise aujourd’hui des sacs qui gélifient l’urine. » Et pour de plus gros besoins ? « On prend ses précautions avant de monter. » Et si on a la gastro? « On reste à la maison ! »

* association Ar Chache Diwal (les chiens de garde) – Page Facebook

** Certificat d’aptitude à la conduite en sécurité

Texte : Béatrice Ercksen

Photos (sauf mention contraire) : © Gérard Cazade

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