24 février 2017

Jean-Marc, le concierge du port

By In Portrait

Jean-Marc est du genre poinçonneur des lilas, un gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas. Il est bien là, certes, juste là, quand on traverse le pont, mais il est caché par les vitres de son poste de guet. Jean-Marc, c’est celui qui a les clés du port : il ouvre les écluses pour faire entrer et sortir les navires des bassins. Le rituel est familier aux passants : la sonnerie qui vrille les oreilles et rameute les curieux, les barrières qui descendent, la chaussée qui s’ouvre ou s’efface au profit de la voie d’eau, les bateaux qui passent. On s’extasie ou on râle, selon qu’on est flâneur ou pressé, et c’est à ce moment-là qu’on s’aperçoit qu’il y a un pontier. On entend parfois les commentaires des touristes effrayés : “ça va pas passer! Ça va pas passer!” Et alors? “Ben des fois, ça passe pas! rigole Jean-Marc. En fait, ça finit toujours par passer, mais parfois ça frotte un peu.” Il y a aussi des incidents qui donnent des sueurs. Comme le jour où la marche arrière de la Grande Hermine n’a pas répondu, et que le navire est venu cogner les portes. “Heureusement qu’ il y avait 2 mètres entre le niveau de l’écluse et celui du bassin : la pression a maintenu les portes en place.” Et des histoires qui font encore marrer les éclusiers, 20 ans après : “pendant une manif, les agriculteurs avaient benné des tonnes de pommes de terre sur les écluses. Quand on a levé le pont de Saint-Malo pour laisser sortir un cargo, les patates ont glissé dans la fosse. Ce qu’on avait pas prévu, c’est qu’elles sentiraient aussi mauvais en pourrissant.” Il y a aussi l’histoire de ces deux apprentis gendarmes, un peu pressés, qui ont voulu passer le pont alors que les barrières se fermaient. “Leur véhicule s’est retrouvé accroché par le pare-choc et suspendu au pont qui s’ouvrait. La voiture est tombée à l’eau, les deux apprentis l’avaient quittée à temps.”

Les pontiers veillent 24h sur 24 sur les 4 ponts de la ville : le pont de Saint-Malo, qui lève ses deux volets vers le ciel, les ponts roulants du Naye et de Saint-Servan, le pont-levis des Corsaires. Pour qu’ils leur obéissent au doigt et à l’oeil, Jean-Marc et ses collègues les bichonnent quotidiennement : “on inspecte, on graisse, on répare.” La hantise de tous, c’est la panne qui mettrait un des ponts H.S. pendant un long moment. “Ça serait un beau bazar en ville. Et quelques entreprises mettraient la clé sous la porte.”

Les écluses peuvent s’ouvrir jusqu’à 5 fois par marée. Elles ne laissent personne indifférent. Surtout pas les pontiers. “C’est un beau métier, dit Jean-Marc. Quand je suis de quart la nuit ou le week-end, tout seul dans le poste, j’ai l’impression d’être le maître du port.” Pour Pascal, son collègue, bosser à 2h du matin un 31 décembre, moi, c’est pas ce que je préfère, mais ça peut être drôle.”   Un soir de réveillon, un yacht a demandé à sortir, sans doute pour aller fêter la nouvelle année en mer. Il est donc sorti. Et puis…Peut-être que les invités ont eu froid, ou que la mer était un peu formée. Toujours est-il que peu de temps après être parti, le bateau s’est présenté devant l’écluse. Mais ce n’est pas qu’un portillon à pousser. Au bout du compte, les occupants ont fêté le 1er de l’an dans le sas.”

Jean-Marc est le spectateur privilégié des grands moments malouins. J‘ai la chance d’être aux premières loges. J’ai connu les départs émouvants des bateaux qui allaient pêcher la morue à Terre-Neuve, quand les gars partaient pour 3 mois. Les familles se massaient le long de l’écluse du Naye. Il y avait des larmes”. La pêche à la morue fait partie du passé, mais il y a aujourd’hui d’autres rendez-vous, comme La Route du Rhum. “L’ambiance est extraordinaire. C’était encore plus fort quand le port n’était pas aussi sécurisé, et que le public pouvait accéder aux quais. Je me souviens de ma première course en tant qu’éclusier, en 1982. Bruno Peyron débutait sur Jaz, un petit catamaran. C’était noir de monde pour le passage des écluses : il y avait des grappes humaines le long des quais. Les gens étaient assis sur les crémaillères du pont, grimpaient sur tout ce qui était en hauteur. On discutait avec tout le monde. C’était beau, mais un peu fou et dangereux. Aujourd’hui, c’est plus sûr. Avec les grillages, on voit les gens de loin. Mais ça reste beau et je garderai ça toute la vie.”

horaires écluses

textes Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

2 commentaires
  1. j.f 26 février 2017

    Ouai c´étais le bon temps.

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  2. Fretay Gérard 1 mars 2017

    Pour les bateaux, le concierge a la clé.

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