24 avril 2017

Thomas, l’homme des toits

By In Portrait

A l’intérieur des remparts, il y a de quoi occuper les yeux du flâneur : les vitrines, les portes anciennes, les détails d’architecture, les ruelles qui fuient, les façades. Mais regardez un peu plus haut, au delà des goélands qui piaillent. Avec un peu de chance, vous allez voir une silhouette qui passe de pente en pente, en jouant du marteau. Les couvreurs sont au boulot. Pour intervenir sur les toits et les cheminées, ils doivent être un peu acrobates, comme Thomas. « Moins qu’avant. Pendant longtemps, on a travaillé en rappel. Ce n’est plus possible. Pour des raisons de sécurité, aujourd’hui, il faut obligatoirement échafauder. » Les toits et les cheminées de l’intra-muros sont des êtres exigeants. « Ce qui rend le travail délicat, ici, c’est la hauteur des bâtiments, l’étroitesse des rues et la circulation des voitures, l’accès difficile aux toits pentus et aux cheminées. J’ai vu un collègue dévaler devant moi 10 mètres de rampant. Ce sont les crochets des ardoises qui l’ont retenu, par la peau et les vêtements, il était bien abîmé. Ça secoue. »

La bise aux goélands?

On n’ira pas jusqu’à dire que le couvreur travaille dans un milieu hostile. Mais c’est un milieu habité. Par une population qui n’aime pas être dérangée et qui sait le dire. « La cohabitation avec les goélands ne se passe pas très bien. Quand on arrive le matin, ils se mettent à crier tous ensemble, ça réveille tout le voisinage. Puis viennent les attaques, les coups de bec, surtout s’il y a des nids et, pire, des petits. On est parfois obligés de mettre les casques. Quand le chantier dure plusieurs semaines, les goélands s’habituent à notre présence. On ne se fait pas la bise, mais bon… »

En chanson

Les hommes des toits sont comme les oiseaux de mer : il leur arrive de faire preuve d’entrain, de manifester leur joie de vivre au-dessus du monde, de céder à l’ivresse des hauteurs. « On travaille en musique, on ne se rend pas toujours compte qu‘on fait du bruit. D’autant que les immeubles font caisse de résonance. On a un collègue qui adore chanter. Il a une voix aiguë et plusieurs fois, des habitants lui ont demandé de baisser d’un ton. Nous, on trouve pourtant qu‘entre sa voix et les cris des goélands, y’a pas beaucoup de différence… »

Un monde à part

Le monde de Thomas, c’est celui des promeneurs vus d’en haut, des cheminées, du vent, des goélands. C’est aussi celui d’un matériau, l’ardoise, qui règne en maître sur les toits de notre région. « Sur les toits malouins, les ardoises sont maintenues par des crochets. Sur quelques bâtiments plus anciens, elles sont cloutées, et posées à pureau décroissant : épaisses, irrégulières, elles sont plus larges en parties basses. C’est une pose à l’ancienne, esthétique, qui représente un boulot monstre. Donc ça coûte cher. Quand on intervient, on doit remplacer à l’identique, c’est la règle. Il y a quelques exceptions : les chéneaux en plomb qu’on trouve encore intra-muros, ou en cuivre, comme sur certains immeubles du Sillon, sont de plus en plus remplacés par du zinc. Question de budget. » Pour résister au vent, les faîtages doivent être scellés au mortier. « S’ils étaient pointés, comme dans les terres, le vent arriverait à faire ressortir les pointes, et les faîtières se fissureraient. »

Sur le toit du monde

Thomas a eu le temps de découvrir les spécificités des toits malouins. Ça fait 15 ans qu‘il est couvreur. « J’étais jeune et, il faut bien le dire, je jouais un peu au con. Mon père m’a dit « viens bosser à l’entreprise, ça va t’apprendre la vie ». J’ai vite compris : pour mon premier chantier, résidence du Môle, j’ai bossé sous la neige. J’en ai pris plein la tête. C’est un métier difficile, fatigant, et j’avoue que je grogne quand il faut bosser sous la pluie ou dans le froid. »

La récompense n’en est que plus belle. «  Il y a deux choses qui me consolent et me font aimer ce boulot : la fierté que j’éprouve quand le travail a été bien fait -même si c’est frustrant parce que d’en bas, ça ne se voit pas toujours-, et le paysage dont on profite, quand on est là-haut, intra-muros ou sur le Sillon. Quand je suis sur un toit, que la mer est déchainée, que les rafales sont tellement fortes que les promeneurs ont du mal à marcher, je passe la tête au-dessus du faîtage et c’est comme si j’étais tout en haut du mât d’un bateau. » Sur le toit du monde.

texte Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

lexique
rampant : versant d’un toit
pureau : partie découverte de l’ardoise (qui reçoit la pluie)
chéneau : conduit intégré au bâtiment, en pierre, béton, bois recouvert de plomb, de cuivre, de zinc. Il facilite l’évacuation de l’eau vers la gouttière ou le tuyau de descente
faîtage : ligne de rencontre de deux versants
faîtière : tuile courbe en terre cuite, qui recouvre le faîtage

texte Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

1 commentaire
  1. eric 23 juillet 2017

    thomas sois fier de ton beau travail tu le fais bien

    Reply

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