23 avril 2019

Charles et le goût de miel du pays malouin

By In Portrait

Le pays malouin est un vert paradis, d’accord, mais a-t-il en plus, comme certains eldorados, le goût du miel ? Absolument. Il en a même plusieurs : la bruyère, le tilleul, le sarrasin, et plein d’autres selon ce que le vent et les embruns apportent aux ruches. On sait tout cela grâce à Charles, amoureux des abeilles et du pays malouin.

Le goût du miel lui vient de loin. Plus précisément, de la lisière des forêts de la Saintonge, en bas à droite sur la carte de France. C’est là que le grand-père de Charles a planté les graines de ce qui allait devenir une passion familiale : l’apiculture. « Mon père est tombé dedans, puis mon frère et moi. Dans les années 70, on produisait une quinzaine de tonnes, avec nos 500 ruches. » A l’ancienne, et en dilettante. « Parce qu’apiculteur, à cette époque, ce n’était pas un métier. Beaucoup de paysans avaient des ruches. Ils faisaient du miel comme on ramassait des champignons ou des truffes, en amateur. » Charles va donc respecter la coutume et mener d’abord sa barque professionnelle : il entame des études de philo, devient éducateur pour jeunes délinquants en région parisienne, se forme à l’ébénisterie, intègre l’école Boulle, lance son propre magazine, L’Atelier Bois, ouvre une école de menuiserie. Tout en continuant à s’occuper de ses ruches, dès qu’il redescend en Saintonge.

Et puis, il y a une quinzaine d’années, une autre histoire commence.

L’histoire d’abord d’une rencontre entre un homme et un pays, celui d’ici. Charles pose ses valises à Cancale. « C’est là que j’ai trouvé les plus grandes richesses : des paysages qui parlent, un climat tempéré, des gens qui ne se laissent pas avoir par les sirènes du paraître. Si on bosse, qu’on ne fait pas semblant, on est accepté tout de suite, par le chef étoilé comme par le paysan. »

Il a un métier : fabricant de meubles, et des ruches en Saintonge. Il en installe ici aussi, pas loin de la maison qu’il vient d’acheter. Est-ce le goût de l’aventure encore vif sur les côtes cancalaises? Un souffle d’esprit corsaire? Toujours est-il qu’un jour de 2011 Charles décide de se lancer : il monte une société d’apiculture qui s’appelle Fleur de Ciel.

Les abeilles à Saint-Malo, dans la zone Atalante

C’est ensuite une histoire de terroir, disons plutôt de terroirs, de diversité. Charles a semé ses 700 ruches un peu partout dans le pays malouin. Le résultat, ce sont des miels de cru (sarrasin, tilleul, châtaignier…) et des miels de lieux. Celui du littoral malouin, un miel de bord de mer que Charles apprécie particulièrement, s’est fait un peu par hasard. « J’ai d’abord installé des ruches à la Pointe du Grouin. J’arrivais, je ne connaissais pas beaucoup les lieux ni les gens, j’ai posé mes ruches où je pouvais. Dès la première récolte, j’ai aimé ce miel au goût particulier. Je ne savais pas à quoi c’était dû exactement, mais la proximité de la mer y était forcément pour quelque chose. Alors j’en ai mis à 100 ou 200 mètres du bord de mer, au Meinga, à la Guimorais, au Minihic, à Quelmer… »

Quinze ans plus tard, sait-il enfin d’où il vient, ce goût ? « Les miels sont différents en fonction des ruches ; il existe plusieurs crus du miel du littoral. La constante, c’est le sel, celui que les embruns et l’air marin déposent sur les arbres, les fleurs et le fourrage. Comme pour les moutons de pré-salé. Après, il y a les variantes : à Quelmer, les ruches qu’on ouvre au printemps sentent l’eucalyptus et le tilleul que les abeilles butinent dans les parcs des malouinières. On ne trouve ce mélange qu’à cet endroit. Près des zones urbanisées, on récolte un miel de fleurs de jardin, dont la bruyère et la lavande. Dans les zones sauvages, les abeilles butinent les ajoncs et le troène, une des plantes les plus mellifères qui soient. Le goût des miels diffère aussi selon la saison de récolte : au printemps, le tilleul est plus présent, le miel n’est pas pollué par le colza. Le miel de fin d’été est plus stable. Son goût dépend aussi de ce qui a été semé : cette année par exemple, il a goût du sarrasin qui a fleuri précocement.  »

C’est enfin une histoire de fidélité : chez Fleur de Ciel, on travaille en laissant le temps au temps. Une exception dans le monde des abeilles : « en entrant dans une logique économique, l’apiculture a perdu son âme. Il fallait produire, et produire vite. Alors la plupart des apiculteurs se sont mis à chauffer le miel, pour le conditionner le plus rapidement possible. Cela tuait ses propriétés, mais comme peu de gens achetaient du miel, tout le monde s’en foutait. »

Et puis, d’un coup, les choses ont changé. « Depuis quelques années, il y a un engouement. En même temps, les gens ont appris que les abeilles étaient en danger, ils paniquent ; ils redécouvrent les vertus du miel, s’intéressent à ce qu’on fait, et à la façon dont on le fait.» Ce qui remet en valeur sa façon de travailler. « Mais moi, je ne fais pas ça que pour gagner de l’argent. Je travaille comme ça parce que c’est la seule manière de faire du bon miel. »

Charles dit ça, fait une grimace, et donne son diagnostic : « pour moi, ça ne sauvera rien ». Vraiment ? L’avenir est-il si sombre ? « Les abeilles sont en train de disparaître. On perd chaque année entre 25 et 30 % de nos colonies, avec des pointes à 70 % comme en 2018 en Bretagne. Alors on devient éleveur, on élève des reines, on constitue des essaims. Ce renouvellement, qui se faisait naturellement autrefois, nous prend beaucoup de temps. Certains ruchers ne servent qu’à l’élevage, à la fécondation des reines. On ne décide pas lesquels, c’est comme ça et on ne sait pas trop pourquoi. C’est le cas aux Rochers Sculptés. La mortalité des abeilles est une catastrophe, et annonce la fin de notre civilisation. On me reproche d’être pessimiste ? Je ne suis ni pessimiste, ni optimiste : je constate, c’est tout. Je suis bien placé pour le faire. »

Heureux malgré tout, Charles ? « Bien sûr ! C’est la vie, c’est comme ça. Faut pas baisser les bras. Et puis j’adore ce que je fais. Plus je vieillis, plus je suis fasciné par l’intelligence des abeilles, ces petites bêtes qui ont une notion du temps, de l’espace, des nombres. J’aime l’apiculture pour son côté technique, complet et autonome : je fabrique mes ruches et mes cadres à partir de bois local, je fais gaufrer ma cire, je récolte. Je n’ai besoin que d’un verrier pour fabriquer mes pots. Il n’y a aucune perte. On est vraiment dans le circuit court et local. L’apiculture, c’est du lien social : ça fascine les gens, on cause. Avec les particuliers qui viennent acheter chez moi, avec les chefs étoilés, avec les chefs de rayon des supermarchés locaux. »

Charles transmet son savoir et son savoir-faire. « Je parraine des apiculteurs, des gens en reconversion, des passionnés. Je récolte le miel des ruches de la prison avec les détenus. Et j’ai appris aux gamins de CM2 de l’école Amélie Fristel, à Paramé, à fabriquer des ruches, installées pas très loin de leur établissement. Je suis tombé sur un directeur qui a du cran : imaginez, les enfants vont récolter eux-mêmes leur miel ! Les combinaisons sont commandées. Les gamins vont préparer, conditionner et vendre leurs pots. » Ici aussi, il s’agit d’une transmission de savoir ? « C’est bien plus important que ça. Là, on parle d’une transmission de valeurs. »

texte Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

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3 commentaires
  1. ROBERT Bruno 24 avril 2019

    Quelle humilité face à la force de la nature qui fait de son mieux pour sauver ce qui peut l’être. La sauvagerie des engrais chimiques maltraite tout sur son chemin du profit à tout prix. Merci Monsieur

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  2. HACHE thierry 26 avril 2019

    Une belle histoire de terroirs, un beau texte et des belles photos, le goût du sarrasin en bouche et une conclusion de Charles à partager « C’est bien plus important que ça. Là, on parle d’une transmission de valeurs. » Dommage que le lien twitter ne fonctionne pas !

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    • beatrice 27 avril 2019

      Merci Thierry pour votre commentaire. C’est vrai que nous ne sommes pas présents sur twitter : on était plein de bonnes intentions lorsqu’on a lancé le blog, mais être présent sur twitter prend du temps…qu’on n’a pas. Il faudra qu’on supprime ce lien qui ne marche pas.😉

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