20 janvier 2018

Le coup de foudre d’Évelyne

By In Portrait

On peut être malouin de naissance, pour des raisons scolaires ou professionnelles, par habitude ou par hasard. Ce peut aussi être une histoire d’amour, qui commence, comme il se doit, par un coup de foudre.

«C’était en 2016, la fin d’un week-end. Je faisais une dernière promenade sur la digue avant de rentrer chez moi, en Bourgogne. Je regardais la plage, le fort national, je me suis arrêtée et ça m’est venu d’un coup, inattendu et fort, comme une évidence. Je me suis dit : c’est ici que je veux vivre!»
Ça vient d’où, un coup de foudre?
Le charme du bord de l’eau, peut-être? «J’ai grandi à Sens, au plus près de l’eau : mon père, un ancien marin, travaillait pour les ponts et chaussées. Il était chargé de l’entretien des ouvrages sur l’Yonne. Il m’emmenait souvent; les péniches qui passaient me faisaient rêver. J’avais un bateau, et on allait pêcher, tous les deux. C’est vrai que les bords de l’eau me fascinent et me passionnent. » Soit, mais rien de bien malouin dans tout ça.
Le côté vacances d’enfant au bord de la mer ? «On passait notre semaine de congés en Bretagne. Je me souviens des villages qu’on traversait, des tas de fumier, des coiffes des femmes, des thoniers de Concarneau qu’on regardait, ébahis. » Mais rien de très malouin dans tout ça. Alors ?
Alors, le temps passe, loin de la cité corsaire. Quand Évelyne se marie, elle « monte à Paris », s’installe dès qu’elle le peut près d’un cours d’eau, en Seine-et-Marne. Elle travaille dans l’automobile, dans un gros groupe de l’agro-alimentaire, élève ses enfants, s’investit dans des associations. Puis elle retourne au pays, à Sens, pour y vivre sa retraite. Mais Saint-Malo dans tout ça ? Attendez. D’abord, une fêlure apparaît : à Sens, Évelyne ne retrouve pas les plaisirs de son enfance. Elle revient même passer une partie de son temps en région parisienne, où elle a gardé des engagements associatifs. Et surtout, elle a besoin du grand large. « Dès que je le pouvais, je faisais des escapades ». Au Croisic souvent, et de temps en temps, cette fois ça y est, à Saint-Malo. Quand elle vient, elle loue un mobile-home au camping de la Ville-Huchet, ou un studio quai Duguay-Trouin. Prend plaisir à se promener, à découvrir, à s’oxygéner, puis repart sans se poser de question.

Jusqu’à ce dernier jour sur la digue, où, à l’heure du départ, Évelyne est frappée en plein coeur. Dès lors, tout va très vite. Elle décide de sauter le pas, de dire adieu à sa vie d’avant, et quitte la digue pour remonter vers sa voiture. Et là, le destin facétieux lui fait un clin d’oeil appuyé . « Juste de l’autre côté de la rue, j’aperçois une agence immobilière. » Sans hésiter, elle franchit la porte et explique à une jeune femme que « je veux m’installer à Saint-Malo et que je cherche une location.»
Chez Bizeul, Aurélie se souvient d’Évelyne et de sa recherche. « Je lui ai dit que ce serait difficile. A Saint-Malo, les 3/4 du marché locatif sont saisonniers. J’ai noté ses coordonnées, au cas où, mais elle était déçue, forcément. » Et puis, comme dans Columbo…  « J’avais la main sur la poignée de la porte quand Aurélie m’a dit « Attendez! On a un programme immobilier en construction, il y a peut-être un investisseur qui pensait louer, je peux essayer… » Huit mois plus tard, Évelyne emménage, triomphante : « c’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie. »

L’amour, c’est exigent, ça se cultive, et on ne devient pas malouine d’un coup de baguette magique. Il faut aller plus loin qu’un simple touriste. C’est pour ça que, à peine installée, Évelyne a poussé la porte de la mairie et demandé à connaître les associations malouines. Elle a découvert le cercle des bénévoles, qui permet aux structures de faire appel aux 400 adhérents inscrits quand elles ont besoin d’un coup de main.  « Pour ma première mission, j’ai surveillé une salle d’expo pendant Quai des bulles. L’année suivante, j’ai demandé à être chauffeur des invités d’Étonnants Voyageurs ; je me suis dit que ce serait efficace pour connaître la ville. J’espérais juste que je n’aurais pas à emmener quelqu’un à l’École de la marine marchande, rue de la Victoire. A un endroit, la rue rétrécit, et j’appréhendais d’emprunter ce goulot ; j’en avais des sueurs froides. Avant le festival, on m’a donné  un plan avec la localisation des hôtels et des sites où je devrais déposer les invités. J’ai pris ma voiture pour sillonner la ville et repérer les lieux. Bien sûr, il fallait que j’aille rue de la Victoire… » Alors ce goulot, il n’est pas si terrible que  ça ? « Je n’en sais rien : je me suis débrouillée pour tourner autour sans l’emprunter… »

Une vie d’amoureuse comblée, ça ressemble à quoi ? A une plénitude ? C’est bien possible : « J’aime mon quartier, Rocabey, Notre dame des grèves, la médiathèque, les quais et la tête rouge graffée sur les silos, les bateaux. La Grande Hermine et le Roty font partie de ma vie. Quand ils rentrent au port, qu’on débarque les filets avec leurs flotteurs de couleur, je me précipite pour les photographier. J’aime ce bassin où s’amarrent les cargos, ces quais où s’entassent les tas de bois, l’office de tourisme. Les éclusiers me rappellent mon père lorsqu’il m’emmenait avec lui pendant le chômage, cette période où on asséchait la rivière pour réaliser les travaux sur les barrages et les écluses. Je marche jusqu’au bout du Môle ; là, je contemple les manœuvres des cargos qui entrent au port, des ferries ».

Évelyne a les larmes aux yeux quand elle parle de sa ville. « Mes racines ne sont pas malouines, mais c’est peut-être plus fort, parce que la vie ici, je l’ai choisie. Je me nourris de la vie de Saint-Malo. J’aime tout : la ville, les paysages, la baie, le port. J’aime quand il fait beau, quand de gros nuages gris menacent, quand la tempête décoiffe ; même les pavés rendus glissants par la bruine ne me font pas peur ! J’aime les Malouins, qui sont d’une telle gentillesse…J’ai rencontré ici les trois meilleures amies que j’aie jamais eues.» Il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, Évelyne ? « Rien ! J’aime tout ! C’est maladif… Saint-Malo me fait rêver. Le soir, avant de m’endormir, je revois les couleurs de la mer, du ciel, des nuages, et je suis heureuse. » Comme quelqu’un qui, chaque soir prend la ville dans ses bras, et lui fait tout bas, en s’endormant, sa déclaration ? Ce doit être ça, oui.

textes Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

8 commentaires
  1. Alain Stéphan 20 janvier 2018

    Merci les malouins ! J’adore ! Même si nous ne savons pas si cette dame a une famille elle est rayonnante Evelyne ! Et belles photos de mon copain Gérard mais pourquoi ne pas avoir mis quelques photos de cette dame en plus.

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    • beatrice 20 janvier 2018

      Alain, je ne vous connais pas mais votre enthousiasme me réjouit! Notre ami Gérard -en goguette actuellement-appréciera vos commentaires. On peut toujours mettre plus de photos, c’est vrai qu’on ne se lasse pas des clichés de Gérard…Mais il faut bien s’arrêter à un moment. A bientôt, Béatrice

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  2. ROBERT Bruno 20 janvier 2018

    Bravo Madame,
    bien sûr Saint-Malo c’est “le coup de foudre”. Moi je l’ai eu à 15 ans pour les balades en dériveurs, les copines, les copains, l’odeur des pins maritimes, les couleurs constamment changeantes, l’air salé, les galettes, la soupe de poissons au “Corps de garde” baigné par le coucher du soleil, etc. A l’époque je me suis promis de venir habiter ici à ma retraite, et je l’ai réalisé. Entre temps, je suis revenu chaque fois que j’ai eu des congés. Malouin ne suis, mais je le suis quand même de tout mon coeur.

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    • beatrice 20 janvier 2018

      Quand on aime Saint-Malo, on est malouin, qu’on soit né ici ou qu’on ait choisi d’y vivre. Bruno avec nous!

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  3. Chateau coralie 21 janvier 2018

    Très belle interview et surtout des photos MAGNIFIQUES de ma maman.
    Merci beaucoup pour elle

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    • beatrice 21 janvier 2018

      Merci Coralie. Votre maman est lumineuse, Gérard un talentueux photographe. La rencontre fut belle!

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  4. Fretay Gérard 5 février 2018

    Evelyne à St Malo, comme un poisson dans l’eau.

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    • beatrice 5 février 2018

      Coucou Gérard, bises!

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