17 mai 2018

Lolo, étonnante voyageuse

By In Portrait

« J’en ai marre ! » Lolo tourne en rond dans sa maison de Paramé. «Je devrais être sur mon bateau, là. Au lieu de ça, je passe mon temps chez le kiné pour soigner mon épaule. » Une blessure bête. « Je me suis fait mal en changeant une culasse. Une vis cassée dans son logement que je devais absolument extraire si je ne voulais pas être obligée de déculasser. A 2 heures du mat, fatiguée, j’ai serré trop fort. La clé a ripé… »

Lolo est second mécanicien sur un bateau de la Brittany Ferries. Elle entretient, elle répare. Elle adore. Une passion qui remonte à l’enfance : « J’avais 6 ans quand j’ai décrété que je serai marin. » Qu’est-ce qui explique une vocation ? Un modèle familial ? « Pas du tout. Personne ne naviguait chez moi. Je ne vivais même pas au bord de la mer, je suis Nantaise. Je ne m’explique pas cette envie. Tout ce que je sais, c’est que, dès que je le pouvais, j’allais admirer les navires en construction aux chantiers Dubigeon, sur l’île de Nantes. Je me disais « un jour, moi aussi j’irai sur des bateaux, je visiterai des pays… »

Lolo ne plaisante pas. Elle intègre l’École Nationale Supérieure Maritime (ENSM) de sa ville, devient radio, pour naviguer au long-cours, comme Tintin sur le Karaboudjian. 3 mois partie, 3 mois à terre. Un mode de vie sévère, qui peut coûter cher à une femme : Je n’ai pas eu d’enfant, simplement parce que c’était incompatible avec cette vie. Je le savais. Cela a été mon choix. Incompatible, vraiment? “C’est vrai que j’ai eu deux collègues mari et femme qui naviguaient au long cours, et qui étaient parents. Ils échangeaient le bébé sur la coupée, ça nous faisait mal au coeur. Trop mal. Elle a donc payé le prix, et n’en fait pas une montagne. J’ai eu ce que je voulais avoir et je ne regrette rien. J’aime soigner mes moteurs, ajoute-t-elle avec un sourire. Ce sont eux, mes bébés.”

Elle peut aller au bout de ses rêves, et elle va les toucher du doigt. Avec un second mécanicien qui deviendra son mari, elle boucle un tour du monde. Puis en accomplit un deuxième. Alors, dites, notre étonnante voyageuse, qu’est-ce qu’elle a vu? Tout ce qu’elle voulait voir? Presque.” C’était l’époque où on relâchait 24 à 72 heures dans les ports. Après ton quart, tu avais le temps de te balader et j’en ai profité! Si je devais choisir, parmi ce que j’ai le plus aimé, je dirais Shanghaï, et surtout Sydney. J‘ai pu assister à un spectacle à l’opéra là-bas, c’était magique.”

Lolo est donc radio, et ça lui plait bien. Mais la disparition des officiers radio change la donne : « on savait qu’on vivait les derniers jours des officiers spécialisés. Je n’ai pas attendu, je me suis reconvertie en suivant les cours de capitaine polyvalent à l’ENSM de Saint-Malo. » Et là, elle découvre son port d’attache, la ville de son coeur, celle où elle revient toujours avec joie poser son sac . « Je ne sais pas si c’est une ville pour marins, en tous cas, c’est celle qui me convient. C’est pour moi la plus belle baie du monde avec Sydney. J’y pratique l’aviron de mer, le surf, je m’y baigne tous les jours, été comme hiver. J‘ai la mer sous les yeux. C’est vital. Et j‘aime son esprit village. Saint-Malo est mon espace de jeu, et il est magnifique.»

Sa première affectation de jeune diplômée l’emmène à Boulogne, chez les pêcheurs, loin des porte-conteneurs et des mers d’Asie. Elle embarque sur un 54 mètres, part pêcher en Sud-Islande avec un équipage exclusivement masculin. “Les gars me regardaient un peu de travers. Les pêcheurs sont superstitieux; les femmes à bord, ils n’aiment pas ça. Notre première pêche a été extraordinaire, et ça a tout changé. Ils ont dit que je portais chance…Tous les patrons voulaient m’embarquer.”

La vie sur un bateau de pêche n’est pas un long fleuve tranquille : embauchée comme radio, Lolo fait parfois office de médecin de bord. “Je me suis aussi retrouvée sur le pont pendant les coups de chauffe pour trier le poisson, ou dans la cale, au tapis roulant, des poissons jusqu’au ventre, avec des gars qui gueulaient en haut parce que ça n’allait pas assez vite…J’ai connu des coups de tabac, travaillé avec un patron-pêcheur qui parlait ch’ti et je n‘y comprenais rien, avec un autre violent et caractériel, un vrai con.” Mais Lolo la Nantaise ne craint personne, et n’a peur de rien, même pas des boissons d’homme. Elle s’impose, force le respect. Au final, “j’ai adoré l’année que j’ai passée dans le Nord.”

En 2001, Lolo intègre la Brittany Ferries. Terminés la pêche et le long cours. J’aimais ça, mais on ne se voyait pas beaucoup avec Pierre-Gilles, mon mari.” Désormais, ce sera 7 jours de boulot, 7 jours de repos. Quand un poste d’officier mécano se libère quelques mois plus tard, elle saute sur l’occasion : « j’avais envie de travailler en équipe. Quand tu es à la passerelle, ton quart tu le fais tout seul.» Toutes les 2 semaines, Lolo embarque à Cherbourg sur le Normandie Express, un des catamarans rapides de la compagnie. Une sorte de Condor, en un peu plus gros.

Qu’est-ce qui lui plaît donc tant, à notre Malouine, dans ce métier pas facile ? « Le challenge ! Quand t’as une panne, il faut trouver d’où elle vient, t’as pas le choix. Chaque fois, je me dis « je vais y arriver ! » Quand j’ai fait ma première culasse, j’étais super contente. Mon bateau, je le connais par coeur. » Mais quand on aime la mer et l’horizon, le monde n’est pas un peu étriqué, dans une salle des machines? “Sur certains bateaux comme le Barfleur, c’est sûr, tu ne vois plus la mer et c’est frustrant. Mais sur le Normandie Express, on ne peut pas rester près des machines pendant la traversée, on est à la passerelle. La mer, on ne voit qu’elle.” Il y a bien quelque chose qu’elle aime moins Lolo, dans son métier? “Le bruit, qui est fatigant. Les odeurs de fioul lourd et d’huile. Les horaires de nuit. Le côté physique du boulot qui commence à peser, quand tu bosses en équipe restreinte et qu’il faut porter les palans. Parce qu’on ne te fait pas de cadeau quand tu es une femme. C’est un métier d’homme, et t’as pas droit à l’erreur. Mais c’est un milieu qui pratique l’égalité : la paie est la même, qu’on soit homme ou femme.” Et la fierté aussi.

textes Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

4 commentaires
  1. Alain Stéphan 19 mai 2018

    Sacré bonne femme au choix de vie étonnant ! Chapeau bas, madame !
    Très beau portrait tant écrit que photographique
    Alain

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    • beatrice 19 mai 2018

      Un vrai personnage! On vous en prépare d’autres, à bientôt

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    • beatrice 17 juillet 2018

      Et je n’ai pas répondu à vos compliments! Il y a des commentaires qui me passent sous le nez, et que je découvre longtemps après qu’ils ont été écrits…Merci Alain!

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  2. Gérard 9 juin 2018

    La passion est un plus au travail, bravo Lolo.

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