28 avril 2018

La dernière vedette des années 30 et ses amoureux

By In Portrait

Elle est un monument historique, une quasi héroïne de la Résistance, une belle des années 30 qui va revenir danser dans la baie en juillet. C’est un petit bateau sur l’eau et une vraie vedette. Elle nous parle ici de ses aventures, de sa presque mort et de sa renaissance ; ceux qui l’aiment racontent avec elle.

“Je suis née en 1935 aux chantiers Dubigeon, à Nantes. J’ai d’abord navigué sur les canaux nantais, pour le compte de la société des autos-bateaux de la Basse-Loire. D’où mon nom, AB 1 pour auto-bateau, que j’ai conservé pendant toute ma vie de travailleuse. Pas très original, j’en conviens. Mon aventure malouine commence en juin 39 : achetée par la Compagnie des Vedettes Blanches, l’ancêtre d’Émeraude Lines, j’ai fait des allers-retours entre Saint-Malo et Dinard. Répétitif comme boulot ? Sûr ! Mais dans une des plus belles baies du monde, c’est un bonheur dont on ne se lasse pas.

Mon histoire a failli tomber à l’eau : en 1939, j’ai été sabordée pour ne pas servir les Allemands. Moteur déposé, coque percée. Ce fut un honneur. Je suis restée là, silencieuse, comme un symbole du refus, et surtout pas comme une épave. A la Libération, on a commencé à me retaper, lentement, avec soin, et j’ai repris du service en 46 entre Saint-Malo et Dinard. Le barrage n’existait pas encore. Pour passer la Rance en voiture, il fallait emprunter le pont Saint-Hubert, un sacré détour. Avec moi, 10 minutes de traversée et hop ! J’en ai transporté des Malouins et des Servannais qui allaient bosser de l’autre côté, des lycéens de Dinard et des communes environnantes qui venaient étudier à Saint-Malo, des promeneurs…

Loïc a gardé tout ça dans son coeur : «J’adorais monter sur l’AB1. Mon père a entretenu son moteur pendant des années. J’ai encore son odeur dans le nez. Quand j’ai été en âge, j’ai fait 3 ou 4 saisons de matelot : l’AB1 était un bus de mer, mais on a fait aussi du Dinan, du Cézembre en doublage. L’AB1, c’était pas un bateau de mer, elle roulait beaucoup, et Cézembre était vraiment la limite à ne pas dépasser. L’été, on faisait surtout des rotations entre la cale de Dinan à Saint-Malo, et la cale du Bec de la Vallée, à Dinard. Entre mi-juin et mi-septembre, avant la mise en service du barrage, il pouvait y avoir jusqu’à 6 vedettes qui tournaient en même temps, plus le bac qui embarquait les voitures à Solidor. Un départ toutes les 10 minutes. Et c’était plein! J’avais pas le temps de discuter ni de faire le joli coeur. On travaillait en famille : sur le quai, à Saint-Malo, ma mère vendait les billets. »

En 1989, on m’a décelé une blessure au flanc, une faiblesse à la coque, et j’ai dû prendre ma retraite. J’ai passé de longs mois à quai, dans le bassin Duguay-Trouin. Puis on m’a mise à sec à côté des silos, ensuite sur un terrain de l’avenue Louis Martin. Un vent mauvais souffle : la plupart des vedettes métalliques de mon époque sont ferraillées. Je me sens condamnée, mais non : une association, l’AMERAMI, me récupère en 1992, et comme je suis un rare exemple des belles des années 30, dernier témoin des traversées de la Rance d’avant le barrage, je suis classée Monument historique ! Ce n’est pas rien ! L’association réussit à remettre ma coque en état, mais elle ne peut aller plus loin. Les travaux coûtent trop cher, et les aides ne suivent pas. Sauf ce beau jour de 2005, je m’en souviens, où le président de l’AMERAMI décide d’appeler André, un des adhérents, un chef d’entreprise aux racines malouines installé à Paris.

« Je me souviens aussi de ce jour, sourit André. Le président m’a demandé si je voulais acheter l’AB1 pour la sauver, parce que l’AMERAMI n’avait plus les moyens de le faire. J’ai dit non. Une demi-heure après, je l’achetais. Pourquoi ai-je accepté ? Peut-être parce que je suis issu d’une famille d’officiers de marine, peut-être parce que ma famille a longtemps été propriétaire d’une malouinière des bords de Rance, peut-être parce qu’en donnant à l’AB1 le nom de mon père, le commandant Jean O’Neill, un officier de marine qui a fait la guerre, j’ai réuni deux destins, le sien et celui de l’AB1…Peu importe au fond. Dans la vie, on ne prend pas toujours des décisions rationnelles. Cela fait 13 ans. Le Commandant 0’Neill est aujourd’hui restauré au chantier naval de la Passagère. La vedette reprendra du service cet été. »

Bâchée, protégée, j’ai été bichonnée par Julien, le patron du chantier de la Passagère. « C’est passionnant de travailler sur un bateau comme ça qui a une histoire et dont il faut respecter le caractère. Mais c’est pas toujours du gâteau : avant de le remettre à l’eau, il a fallu le sabler. Un boulot de bagnard, le sablage… Je n’y voyais pas à 20 cm, et malgré mon scaphandre, je retrouvais du sable jusque dans mon slip. Une fois certains qu’elle supporterait le déplacement, on a remis la vedette à l’eau et on l’a tractée jusqu’au chantier. On a refait le plancher en teck, installé de nouveaux réservoirs d’eau, créé un habillage sur les côtés. On attaque les toilettes et le poste de barre, restauré en chêne. On va réaliser un carré chic,et deux cabines à l’arrière un peu plus tard, sans doute l’hiver prochain.Les côtés moins agréables du chantier, ce sont les relations parfois compliquées avec certaines personnes, qui voudraient tout refaire à l’identique sans se soucier du coût ou des problèmes techniques et environnementaux que leurs demandes peuvent poser ; et puis les curieux nostalgiques qui viennent voir la vedette, sur le chantier. Ils sont heureux de nous raconter qu’ils ont navigué dessus, ou qu’ils faisaient régulièrement la traversée avec leur maman…Ça nous fait perdre un temps fou parce que pendant ce temps-là, on ne peut pas travailler.Mais bon, c’est touchant… »

Je suis une vieille dame, mais je vis avec mon époque : je vais peut-être avoir droit à un moteur électrique. J’aurais pu récupérer mon ancien moteur, mon vieux compagnon. Mais il consomme  tellement, et sent tellement mauvais, qu’il n’est plus en odeur de sainteté. Et puis le réparer coûterait vraiment trop cher : j’ai entendu dire que pour l’achat des seules pièces détachées, il faudrait débourser 70 000€ ! Je vois bien que Loïc est un peu déçu. Il est mécano lui aussi. Il m’a dit « ça m’aurait bien plu, pourtant, de remonter la mécanique du père… »

Maintenant, j’attends avec impatience le mois de juillet. Après 30 ans d’inactivité, je vais enfin retrouver l’eau. J’entame une nouvelle vie : un nouveau nom,le Commandant O’Neill, un nouveau port d’attache, la Passagère, un nouveau parcours, la Rance, de nouveaux passagers, des amateurs de promenade entre terre et mer. Entre Terre et Mer, c’est le nom de l’association à laquelle André va confier le soin d’organiser les sorties. Jean-Yves, son président,entend utiliser la vedette « pour valoriser le patrimoine des pays de Saint-Malo et de Dinan. Nous allons proposer un tourisme patrimonial et pédagogique, avec des étapes à St Suliac, Pleudihen, Taden, Plouër…Autant de lieux qui ont des histoires à raconter, des patrimoines à montrer. Il ne sera pas question de faire de l’argent, juste de couvrir les frais d’entretien. »

J’espère qu’entre deux visites de découverte, André pourra profiter un peu de moi et se promener tranquillement sur cette Rance qu’il apprécie tant, et dans la baie du mont Saint-Michel. Il m’a dit que nous nous baladerions en musique. Vivement cet été.”

textes Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE (sauf mentions contraires)

Quelques infos : l’AB1 a été construite en acier. Elle mesure 20,63 mètres de long, 4,63 mètres de large. Elle pouvait atteindre 10 nœuds et transporter 150 passagers. Jean Le Bot, professeur d’université à la faculté des sciences et considéré comme l’un des pères du patrimoine maritime, a collecté des informations sur l’histoire de l’AB1, a récupéré des photos, a réalisé des plans de la vedette. Son travail peut être consulté aux Archives municipales de Saint-Malo.

3 commentaires
  1. yves marin 29 avril 2018

    Bonsoir Brigitte
    Une belle histoire que celle de cette vedette ,vieille dame du patrimoine maritime malouin ,merci de nous l’avoir si bien racontée et félicitations à tous ces passionnés qui le bichonnent
    Amitiés à vous et à Gérard

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  2. Gérard Fretay 2 mai 2018

    Très beau résumé , pour ne pas oublier la belle histoire de ce bateau.

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    • beatrice 2 mai 2018

      Une belle histoire pour une belle vedette. Bises Gérard

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