1 juillet 2019

Jean-Luc, de Saint-Malo-sous-terre

By In Portrait

Bien sûr, Saint-Malo ce sont des plages, des caps, des ports et l’intra-muros qui dresse fièrement ses remparts, son château et sa cathédrale. Mais savez-vous qu’il existe aussi une ville souterraine, avec ses quais, ses aqueducs, ses labyrinthes, ses bêtes et bestioles, ses dangers, ses aventuriers miraculés et ses gags parfumés? C’est un monde que Jean-Luc connaît à fond.

Saint-Malo-sous-terre, c’est un gruyère, un fatras inextricable où cohabitent les tuyaux en tous genres, gaines électriques et de gaz, réseaux téléphonique et de fibre optique , autour des conduites de liquides variés. C’est un champ de bataille dont les ruines témoignent de la lutte séculaire pour puiser de l’eau potable et pour rejeter l’eau usée. C’est un cloaque, obscur, malodorant, inquiétant, une ville que Jean-Luc adore.

Jean-Luc est arrivé là au début des années 80, un peu par hasard. « Après mon BTS, j’ai passé le concours de la fonction publique en espérant travailler dans la voirie. Une erreur d’aiguillage du jury et un manque patent de techniciens pour bosser dans l’assainissement en ont décidé autrement. Je n’ai pas choisi mais, au final, je ne regrette rien. Les histoires d’eau, c’est passionnant… »

 

C’est que la quête d’une eau (plus ou moins!) potable a pu donner de jolies choses. Nos ancêtres avaient troué le sol de dizaines de puits et de citernes. « Deux d’entre elles existent encore à l’arrière du théâtre Bouvet, et près de la cathédrale. Des puits et des réservoirs voûtés sont visibles dans les caves de particuliers, surtout à Saint-Servan, rue Dreux par exemple. » Et à l’occasion d’un chantier, « on tombe parfois sur les vestiges d’aqueducs qui acheminaient l’eau par des canalisations en bois jusqu’aux pompes, abreuvoirs et fontaines, comme celle de la Grand Porte. »

Côté rejet des eaux usées, c’est moins spectaculaire, moins patrimonial, trop récent. «C’est simple : avant 1995 et la construction de la station d’épuration, on déversait tout en mer. » Beurk. « On a longtemps cru qu’un fort marnage avait un pouvoir épurateur. Mêlées aux eaux pluviales, eaux des toilettes, des cuisines, des industries étaient rejetées à la Varde après un premier délestage au niveau de l’escalier des Forts à Rochebonne, au Rosais près du cimetière marin et au marégraphe à la cité d’Alet. » Tout cela est du passé, ou presque. Aujourd’hui à Saint-Malo, eaux pluviales et eaux usées font généralement tuyau à part pour être traitées différemment. Sauf dans quelques endroits, comme intra-muros : « on remplace les canalisations de terre cuite par de la fonte, mais on est obligé de rester en unitaire par manque de place, dit Jean-Luc. Le sous-sol est tellement encombré qu’on ne peut pas faire autrement. »

Pour inspecter, contrôler, entretenir tout ce fatras, il faut partager les goûts bizarres des spéléologues. « Quand les collecteurs font 70 ou 80 cm de hauteur, on avance plié en deux. Celui qui va de Rochebonne à la Varde est étroit et profond ; au niveau du Davier, on est à 15 m sous terre. » Et faire preuve de vivacité : « il faut pouvoir évacuer rapidement quand les appareils détectent le sulfure d’hydrogène, un gaz mortel qui se dégage du radier*. On a intérêt à avoir repéré les regards pour sortir au plus vite. » Philippe, qui a bossé avec Jean-Luc, se souvient qu’« un de nos collègues s’est retrouvé coincé un long moment dans les égouts. Dans les semaines qui ont suivi, il a développé des problèmes pulmonaires, et une maladie de peau. »

Il faut aussi savoir naviguer : « sous la cité d’Alet, à 30 mètres de profondeur, on vérifie en zodiac la canalisation de 2,50 m de diamètre » , explique Jean-Luc. Consulter l’annuaire des marées et les bulletins météo : « on inspecte à marée basse, par beau temps, sans risque d’orage. » Et, enfin, ne pas avoir peur des rats : « quand on a changé les collecteurs de la rue Saint-Vincent, on apercevait leurs yeux rouges à chaque branchement et on les entendait couiner, affolés par le bruit des machines. On est vacciné contre la leptospirose et le tétanos, en cas de morsure. » Philippe se rappelle d’une visite après un orage, au plus bas de la station Charcot, où il a découvert « des dizaines de rats noyés, pelés, certains gros comme des chats. Ils formaient un tas impressionnant devant les portes en bois. Remarquez, j’ai vu pire : on a dû intervenir un jour pour enlever une vache charriée par les eaux, qui bloquait les portes du Routhouan… »

Vous l’avez compris, on ne se balade pas impunément sous les jupes de la ville. Même si c’est involontaire. « On avait prévu des travaux d’étanchéité sur le collecteur du Routhouan, sous la digue des Sablons, parce qu’on suspectait une pollution de la plage. En préalable, il fallait vider la piscine pour pouvoir sonder l’ouvrage et analyser les vases peut-être contaminées. On n’a pas vu qu’un plongeur était aspiré au niveau d’une vanne de vidange : il n’était pas d’ici, et n’avait pas remarqué les panneaux d’interdiction de baignade que nous avions disposés. Il s’est retrouvé au milieu des égouts, dans le noir, ballotté comme dans une machine à laver. C’était un plongeur professionnel, heureusement, et il n’a pas paniqué ; il a retenu sa respiration, avalé une goulée d’air quand il le pouvait. Il a traversé la cité d’Alet et est sorti au marégraphe. Il était bien écorché, avait perdu ses palmes et son masque, il avait eu la peur de sa vie mais il était vivant. Les pêcheurs qui venaient pêcher là, à la sortie de l’égout, parce que les bestioles sont plus en chair, n’en sont pas revenus. Ils ont dit qu’ils n’avaient jamais vu d’aussi gros poisson ! »

Mais attention. Si on ne va pas à Saint-Malo-sous-terre, Saint-Malo-sous-terre aime venir à nous. Ça s’appelle une inondation. Pour faire court, on a d’un côté une cité partiellement construite sur des marais, avec de l’eau de mer à l’affut sous les 450 hectares d’anciens polders. De l’autre le Routhouan, une rivière canalisée imprévisible qui traverse la ville de part en part en ramassant tout ce qu’elle trouve, se métamorphosant en deux temps trois mouvements de ruisseau tranquille à torrent impétueux. Enfin des marées impressionnantes, qui à chaque pleine mer s’infiltrent dans les réseaux. Saint-Malo a donc souvent eu les pieds dans l’eau. Face à l’envahisseur, les Malouins ne sont pourtant pas restés les pieds mouillés dans le même sabot : depuis des décennies, des portes clapets mastoc, en chêne, se ferment à marée haute au Naye et tentent de s’opposer au flot remontant. En 1951, on leur adjoint deux grosses pompes pour évacuer les eaux du Routhouan, et remettre les bassins du port à flot. Mais grandes marées et pluies d’orage n’en ont eu cure.

« Quand je suis arrivé, se souvient Jean-Luc, des quartiers étaient régulièrement inondés. En 1982, pour circuler dans les rues du Petit Paramé, il fallait avoir une barque. Rues de Tunis et de la Compagnie des Indes, l’eau de mer remontait dans les jardins. »

Pour régler le problème, cette même année, la Ville a décidé de réhabiliter le collecteur du Routhouan, d’installer de nouvelles pompes à Charcot, de construire des stations de relevage et une trentaine de bassins de retenue. Comme l’hippodrome, « le plus grand bassin de stockage de la ville. »

Ce fut la fin des inondations, ou presque. Les sautes d’humeur, les coups de semonce, les remontées sauvages de Saint-Malo-sous-terre sont toujours à craindre. La preuve : « pour refaire le réseau d’assainissement à Paramé, nous avons dû attaquer la roche à l’explosif. Les riverains avaient été prévenus, bien sûr. Normalement, il n’y a aucun problème. Mais cette fois-ci, les gars ont percé accidentellement le branchement d’assainissement d’une maison. L’explosion a créé un souffle, les eaux usées sont remontées dans les canalisations de la maison, ont repeint les toilettes jusqu’au plafond…et la propriétaire qui s’y trouvait ! Son mari est arrivé furieux, on le comprend. Quand on l’a revu trois jours plus tard, on lui a demandé des nouvelles de sa femme. « Elle va bien, a-t-il dit sans sourire. Mais elle a beau se frotter à l’eau de cologne, elle sent toujours… »

texte Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

*radier : fond d’une canalisation où s’écoulent les effluents.

5 commentaires
  1. ROBERT Bruno 1 juillet 2019

    impressionnant et très intéressant. Merci

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    • beatrice 1 juillet 2019

      C’est vrai qu’il est passionnant, Jean-Luc! On aurait de quoi écrire un livre…A bientôt Bruno!

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  2. Peter LAURENT 1 juillet 2019

    Bienvenu dans le groupe Jean Luc .
    La seule chose que je peux dire c’est que j’ai adoré travailler avec toi pendant 15 ans .

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  3. Jean-Luc 1 juillet 2019

    Merci Peter,
    Que de bons souvenirs en effet, avec Philippe et Denis on a vécu une transformation souterraine de la ville de toute importance. Les gens ne s’imaginent pas tous les trésors cachés sous terre. Il y a tant de choses à dire et à voir.

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  4. Alain Stéphan 3 juillet 2019

    Eh oui une ville ce n’est pas seulement ses majestueux immeubles mais aussi ses dessous. Comme parfois ceux des jolies femmes, ils sont un peu ragoûtants. Heureusement pour la ville (et pour nous ) , elle a des spécialistes qui s’occupent d’elle jusqu’à ses tréfonds jusqu’au dévouement. Alors le métier “d’égoutier” même hautement qualifié comme Jean-Luc et son équipe est hélas souvent trop méprisé mais tous ces hommes et femmes (il en a-t-il ? ) méritent toute notre estime car ce n’est pas seulement l’entretien mais la conception du réseau des eaux usées et pluviale qu’ils doivent réaliser . Sans eux, nos villes ne seraient pas ce qu’elles sont. Un grand merci à eux.

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