21 décembre 2017

Marcel et la vie de château

By In Portrait

Chaque soir, dans la pluie, le vent, ou les lumières du couchant, Marcel fait le tour de son domaine : il ferme la grille de l’entrée, arpente le rempart, verrouille les lourdes portes de bois qui y mènent, descend un escalier pour remonter un autre, change d’aile, éteint les lampes laissées allumées, vérifie qu’il ne reste aucun étourdi avant, au bout d’une bonne heure, de donner un dernier tour de clé. Marcel est le gardien du château de Saint-Malo. Un châtelain qui veille, depuis plus d’un quart de siècle, sur la Générale, la Quic-en-Groigne, la tour des Dames, la tour des Moulins, les 4 roues du carrosse”.

Marcel a emménagé au château en 1989 avec sa femme Marie-Claude. L’appartement au-dessus de la salle du conseil a accueilli leur fille Anne, en 1995. Vivre dans un château, ça a son charme, et ça en jette. Anne ne dit pas le contraire : “quand j’étais petite, les copains étaient bouche bée. Ils disaient “c’est grand chez toi!” J’étais un peu la star à l’école. Mais ça a aussi ses revers : j’ai appris à ne pas faire trop de bruit, à ne pas courir quand il y avait des réunions au-dessous de chez nous.”Et la nuit, ce n’est pas rassurant, on a vite fait de se faire des idées.“Quand je suis toute seule, j’ai la trouille”, admet Anne.

“C’est vrai que le plancher craque, et quand il y a beaucoup de vent, les fenêtres claquent, dit Marcel en haussant les épaules. Mais je n’ai jamais eu peur, et dans mes balades, je n’ai jamais rencontré le fantôme de la duchesse Anne, juste des pigeons et des goélands, plusieurs fois des touristes égarés…” Et parfois quand même les traces d’une présence mystérieuse, comme un matin, il y a deux ans : “ on a découvert que la cité avait un nouvel étendard : les 4 drapeaux qui flottent en haut des mâts avaient été descendus et à leur place, il y avait un slip. On n‘a jamais su par où les intrus étaient passés ni qui ils étaient “. Des amateurs d’escalade peut-être, des sans-culottes sans doute.

Marcel est devenu châtelain par hasard : on m’a demandé de remplacer pendant un mois le concierge du château. Concierge, ça veut dire ouvrir et fermer le château, mais aussi s’occuper des réceptions, accueillir les invités. J’avais jamais fait ça, j’avais les chocottes.” Alors la première fois qu’on a dit à Marcel qu’il aurait à gérer une visite de courtoisie le lendemain, ça a été la panique à bord. “J’ai demandé une visite de quoi? “C’est une visite de commandant de bateau. Il faudra que tu l’accueilles.” Mais comment que je l’reconnais, le commandant? “C’est facile, il aura des épaulettes. Tu iras ouvrir la portière de sa voiture, et tu le conduiras jusqu’au cabinet du maire.” Le lendemain, j’ai ouvert la portière, et j’ai bafouillé “bienvenue, commandant.” Le gars m’a dit : “le commandant, c’est la personne qui est à côté de moi.” Elle commençait bien ma mission! J’ai servi le pétillant en tremblant, mais tout s’est bien passé.” Marcel a pris goût au métier.La vocation lui est venue, le style aussi…

Dans son château, Marcel reçoit. Beaucoup. Souvent. Chaque samedi, c’est la fête au domaine. Marcel y accueille des invités spéciaux : les futurs mariés. En 28 ans, j‘ ai vu défiler 5600 noces.” Ça offre forcément quelques souvenirs savoureux, voire coquins, comme cette fois où juste après le “oui” du marié, la mariée, au lieu d’embrasser son époux, a enlacé l’élu qui venait de célébrer l’union : “il n’était pas bien grand, et elle était bien charpentée. Il avait le visage entre ses deux seins. On a cru qu’elle allait l’étouffer!

Ou cette autre fois, où Marcel a vu arriver “une décapotable, vraiment une belle bagnole, qui amenait une mariée, vraiment une belle fille, avec une robe superbe. Elle devait descendre les marches de la tour des Moulins, où le mariage était prévu. Moi, j’attendais en bas de l’escalier. Il avait plu, et sa mère derrière elle n’arrêtait pas de lui dire “relève ta robe, ça traine par terre!” Alors la mariée a levé la robe jusqu’aux chevilles, puis jusqu’aux genoux, enfin plus haut puisque sa mère le demandait, et elle a descendu les marches, avec impudeur, aisance et grâce tout à la fois. Arrivée en bas, “elle s’est soudain retrouvée devant moi et elle a compris qu‘elle m’avait montré des choses que je n’aurais pas dû voir. Elle était toute gênée” raconte Marcel, qui a su trouver les mots. Je lui ai dit “ne vous inquiétez pas : c’était magnifique, et je vous promets que je ne dirai pas à vos invités où est la jarretière…” Le style, on vous dit.

Si tous les invités sont importants, certains le sont un peu plus que d’autres. Le 3 décembre 1998, Marcel a ouvert les portes à Jacques Chirac, Tony Blair et plusieurs de leurs ministres, lors d’un sommet franco-britannique. Il y avait la garde républicaine, plus de 800 personnes à la mairie. C’était impressionnant.” Pas pour tout le monde : c’est Anne, âgée de 3 ans, qui était chargée d’offrir les bouquets aux deux chefs d’Etat. Pas intimidée pour deux sous. Elle s’est même payée le luxe, après avoir remis les fleurs, de lever les bras en s’écriant a y est!” On est fille de châtelain ou pas.

Lorsque réceptions et spectacles sont organisés dans la cour, Marcel et sa famille sont aux premières loges. C’était surtout le cas il y a 20 ans. Le château accueillait des concerts, des one-man shows, des festivals, des sons et lumières. On profitait du spectacle depuis nos fenêtres. On croisait les célébrités,” souvent plus simples et accessibles que leur staff. “J’ai eu un problème avec un garde du corps de Stéphane Eicher. Il gardait l’entrée de la salle du conseil, qui servait de loge aux artistes. On devait passer devant pour monter chez nous. Lorsque je suis revenu des courses, il m’a barré la route et n’a rien voulu savoir. Je lui ai tendu mon filet à commission, il est resté bête, et j’ai filé couper le disjoncteur. Plus de courant au château! Stéphane Eicher est sorti de sa loge en demandant ce qui se passait. Je lui ai expliqué. Le gorille s’est pris un savon, je suis allé remettre le jus, et je suis monté chez moi.” Non mais! On est chez qui, ici?

Tout a une fin. Le 31 décembre, Marcel sera en retraite et il va quitter le château de Saint-Malo dès ce week-end. Les cartons sont prêts. Il n’y aura pas de successeur. Il ne restera rien, que des souvenirs. Et des regrets? “Mes collègues vont me manquer. La promenade sur les remparts privés aussi, d’où la vue sur la mer est magnifique. La tour des Moulins, où je passais des heures à organiser les réceptions. Et puis le musée. Parfois, le week-end, avec Marie-Claude, on se disait : et si on allait voir le musée? J‘admire toutes ces belles choses qui racontent la grandeur de Saint-Malo…Je suis content de commencer ma nouvelle vie, mais j’aurai le coeur serré en quittant cet endroit où on a passé 28 ans de notre vie. ” Adieu l’appartement au château, bonjour la maison à la campagne. Marcel va acheter des poules “pour avoir des oeufs”, des chèvres, s’occuper de son chaton, et cultiver son jardin. Après la vie de châtelain, une vie de gentleman farmer, peut-être?

textes Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

5 commentaires
  1. Alain Stéphan 21 décembre 2017

    Très beau reportage sur un “sans-grande” mais juste une question, pourquoi il n’y a pas de rempla_èants, les portes ne vont pas se fermer toutes seules ?

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    • beatrice 21 décembre 2017

      Alain, merci pour votre commentaire, on aime quand nos lecteurs aiment! Le portail est en cours d’automatisation. Il y aura toujours une vérification des bureaux à la fin de la journée, mais pas par quelqu’un qui logera sur place.

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  2. THUAL 30 décembre 2017

    Béa et Gérard, bonjour. Avec un peu de retard, merci pour ce beau reportage. Une page se tourne !

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    • beatrice 30 décembre 2017

      Bonjour Alain! Eh oui, le départ de Marcel, c’est la fin d’une époque. Il est content de partir, mais il a le coeur gros quand même. A bientôt, pour démarrer cette nouvelle année

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  3. Gérard 8 janvier 2018

    Bonne retraite Marcel.

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