Pourquoi ces centaines de milliers de personnes à Saint-Malo ? Pourquoi cette passion pour une course dont on ne verra quasiment rien ? Pourquoi ce succès du « Rhum » ? Questions essentielles, auxquelles seuls peuvent répondre les grands aventuriers des mers.
Il y a des tables en bois, des verres remplis de boisson ambrée, et l’odeur de bouffarde qui se mêle au remugle des varechs. C’est une vaste cave sous les remparts de Saint-Malo. Les grands fantômes sont là, fils de l’histoire, de la flibuste, de la course, enfants de Defoe, de Stevenson, de Melville, illustres conférenciers, venus répondre à des questions qui importent.
Alors, pourquoi donc cet amour, cette magie du Rhum ? « Prends l’exemple du vin, répond le capitaine Haddock, alors que la salle retient son souffle. Le vin, c’est la vie. Il en a le corps insaisissable, la lumière énigmatique, l’opacité légère, qu’on croit pouvoir percer, le bouquet, la douceur, l’évanescence. Il éveille l’esprit, éclaire les regards, enchante et s’enfuit. Il enivre ou peut laisser un goût amer, mais il est toujours trop tôt disparu. Tandis que le rhum ! Le rhum, pourquoi crois-tu que c’est la boisson du condamné à mort ? Parce qu’il est une promesse de l’au-delà. Mais quel au-delà ! C’est l’île d’Éden, qui sent bon le sable chaud, les cocotiers, le calme, le désordre et la volupté. Le rhum a le goût du paradis, celui des hommes qui ont choisi la liberté. Le vin s’adresse au coeur et parle d’éphémère, le rhum s’adresse à l’âme et parle d’éternité. »


La salle reprend sa respiration. Mais déjà Long John Silver a jailli, balancé sa chaise d’un coup de jambe de bois et s’est précipité vers Haddock. « Dans mes bras, capitaine ! » Les deux capitaines se tapent dans le dos, les applaudissements crépitent, suivis d’une tournée générale.
Deuxième question : pourquoi alors ce goût immodéré pour l’eau salée ? C’est le capitaine Nemo qui répond. « Les terriens, vois-tu, ne sont pas des gens fréquentables. Depuis que le monde est monde, ils ont passé leur temps à envahir et massacrer leurs voisins. Nous, quand on cherche l’ailleurs, c’est pour l’aventure, la découverte, la liberté, la différence. Eux, ils conquièrent pour agrandir le territoire de leurs habitudes, sous prétexte de civilisation ou de bien-être pour tous. De voisin en voisin, ils ont fait le tour de la Terre, apprivoisé la nature, domestiqué les animaux. Maintenant, ils s’ennuient et ennuient les autres. C’est pour ça que nous sommes partis. » Nemo, qui a parlé très gravement, lève la tête. Ses yeux soudain s’allument. « Tandis que la mer ! Elle était là avant la terre, avant les hommes, avant les dieux. Elle ne ment pas, n’ordonne rien, et jamais personne ne pourra l’asservir. Elle n’a que ses règles à elle, que ses caprices, que ses fortunes, que ses colères. L’affronter, c’est effacer d’un coup toutes les questions inutiles, c’est se retrouver nu et seul face à l’origine toute pure, face à l’infini. Naviguer, mon gars, ce n’est pas seulement changer de temps et d’espace, ce n’est pas seulement la meilleure façon de quitter le monde des terriens, c’est aussi et surtout la seule façon pour un homme d’être debout face au mystère de la vie et de la mort. » Misson, le pirate utopiste, le capitaine Cook, Maqroll le gabier, le capitaine Achab et Corto Maltese en tête, la salle réagit cette fois par des sifflets, cris de joie, jurons abominables, jusqu’à ce qu’une nouvelle tournée générale ramène le calme.




Route du Rhum 2002 – Ellen Mac Arthur


Il est temps d’aborder la troisième et dernière question : pourquoi tant d’amour pour Saint-Malo ? Pourquoi ces centaines de milliers de visiteurs ? Quelqu’un l’a dit : Saint-Malo est comme un Stade de France où l’on viendrait voir les équipes s’échauffer, et qu’il faudrait quitter quand commence le match. Bizarre, non ? « Non ! » répond un jeune descendant des Carbec, illustres Messieurs de Saint-Malo. « Il y a partout de par le monde des ports, des havres, des abris, où les terriens tourmentés viennent chercher un goût d’ailleurs. Tu les reconnais facilement, dans les bars où ils noient leurs envies de partir, sur les quais où ils hument le parfum de l’aventure. La plupart des ports rêvent de dériver un jour au Grand Large ; Saint-Malo, c’est le contraire. C’est le rêve réalisé du Grand Large qui un jour a voulu toucher terre. »
Sur cette sentence, la salle chavire, les chants s’élèvent, les bouteilles volent, des coups de feu claquent. Anne Bonny, Mary Read et la Clisson entament une danse avec Duguay-Trouin, Surcouf et La Bourdonnais. C’est la fête.






Texte : JFE – Photos © Gérard Cazade
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