Je m’appelle officiellement Joseph Roty II. Mon vrai nom, c’est Jo, le Jojo, le nom que m’ont donné les marins, mes marins, puisque c’est avec eux, pour eux, grâce à eux, que j’ai vécu un demi-siècle d’aventure de la Grande Pêche. Je veux, au moment de partir, évoquer avec eux quelques souvenirs, les remercier et les saluer une dernière fois.

La grande aventure
Mon histoire, notre histoire, marins, a commencé en 1974, lorsque je suis arrivé tout neuf à Saint-Malo. J’ai été construit pour pêcher la morue, une pêche à part, exigeante et mythique. Cela lui a valu d’être appelée la Grande Pêche, avec des majuscules, celle qui tire sur les organismes des hommes et les coques des navires. Celle qui amène les gars et les bateaux dans des eaux hostiles et dangereuses. Vous en parlez, marins, avec un mélange de crainte et d’envie, toujours avec respect.
Ma vie, notre vie, commençait au passage de l’écluse, moteurs ronronnant, pilote du port à la manœuvre, familles embarquées jusqu’au sas pour un dernier au revoir à un mari, à un fils, à un frère. L’ordre lancé par le capitaine en sortant de l’écluse, « larguez tout ! », amenait chez les gars à bord un frisson d’exaltation et d’appréhension que je ressentais jusque dans ma cale : c’était le signe que la campagne commençait, qu’on quittait tout pour plusieurs mois : la terre, la maison, la famille. Nous partions à l’aventure.


Départ du Joseph Roty II en 1996 – photos Céline Ferrier


Les goûts et les parfums
L’aventure arrivait très vite. Je sens encore son parfum : ces odeurs de poisson et de gasoil qui prennent à la gorge jusqu’à ce qu’on les oublie. Et sa musique était inoubliable : le craquement du métal dans le creux des vagues, le gémissement de ma coque contre les blocs de glace, le cognement des flotteurs et des portes du chalut, les hurlements du vent, le sifflement d’une fune* qui casse et balaie le pont, le grésillement des hauts parleurs qui annoncent les manœuvres et les repas, après chaque bordée. Je me souviens du froid, de la neige, de la glace qui recouvre tout et transforme le pont en patinoire, des marins trempés et frigorifiés à pied d’oeuvre, de la chaleur moite de la machine, de l’eau de mer où trempent les pieds des gars dans l’usine, aux Baader**, de la tension de l’équipage vérifiant encore et encore le matériel en attendant le coup de feu, retenant son souffle jusqu’au signal annoncé par les hauts-parleurs : « chacun à son poste » ! , « Paré à filer » ! « À filer ! » « À virer ! » C’était une poussée d’adrénaline, un moment exaltant et dangereux : la moindre inattention pouvait être fatale, dans le roulis, le tangage. À bord, l’adage « Une main pour soi, une main pour le bateau » est la règle. J’ai vu des cordages sous tension sectionner un doigt, une lame embarquée par l’arrière emmener un homme. J’ai vu Bouboul le bosco emporté dans une trémie avec 40 tonnes de poisson lorsque le cul du chalut s’est ouvert, récupéré in extremis par une botte dans l’usine. Inconscient, mais vivant.

La vie était dure, mais c’est celle que les gars avaient choisie et ils la vivaient intensément. Quand un banc était détecté, tout le monde était à son poste en quelques minutes. Il n’y avait plus de jour et de nuit. Si la pêche était bonne, ça voulait dire qu’on remplirait les cales plus vite, qu’on rentrerait plus tôt, et que la paye serait intéressante. « Les gars étaient d’accord pour en chier, pour bosser comme des dingues dans le froid, l’humidité et l’odeur du poisson, dit Gégé, ancien lieutenant. Ils acceptaient de quitter la famille pour parfois 4 à 5 mois, mais il fallait que la contrepartie en vaille la peine : quand la cale était vide, c’était la soupe à la grimace à bord. »
* cordage d’acier qui relie le chalut au navire ** machines à fileter

« Le Jojo, c’était un bon compagnon : j’y ai passé 1/4 de ma vie ! J’ai appris la naissance de ma fille 4 jours après avoir embarqué. Dire que c’est la dernière fois qu’on y met les pieds… »




Dame oui
On pourrait dire que la Grande Pêche chez moi est une histoire d’homme. C’est vrai. Mais on aurait tort de réduire l’être humain à un être masculin. Car, chez moi, cela a été aussi une histoire de femme.
Céline, officier de la marine marchande, en rêvait depuis qu’elle avait entendu ce marin de la Grande Hermine qui le lui avait dit, avec des larmes aux yeux : « la Grande Pêche, ça c’est l’Métier ». Alors elle a fait le forcing auprès de la Comapêche***, pour une réponse invariable : « Désolé, on n’embauche pas de femme ». Jusqu’au jour où elle a été appelée par le chef mécanicien, à deux semaines du départ du Roty : « vous savez, c’est un métier dur. Y’a de la soudure à faire sur le pont, il fait froid… » Céline ne s’est pas démontée : « J’suis pas frileuse et mon passe-temps favori, c’est la soudure ! » Elle a reçu dix jours après une lettre (adressée à… Monsieur Céline F.!) lui donnant rendez-vous pour embarquer quatre jours plus tard. Elle était sur un ferry en Méditerranée. Elle a foncé, a juste laissé le temps à ses amis de lui tatouer une sirène éphémère sur le bras, et elle est devenue en 1996 la première femme officier sur le Joseph Roty.
Une révolution qui a provoqué une jolie sortie de Popof, un des marins, témoin incrédule : « les gars, je viens de croiser le nouveau mécano, on dirait une gonzesse ! » Céline en rit encore.
Céline avait vécu l’aventure qu’elle souhaitait et a débarqué heureuse d’avoir accompli son rêve, mais épuisée et résolue à être raisonnable. « C‘était sympa mais ça ira comme ça ; ils sont quand même un peu fous ces marins ». Pourtant une campagne avec le Roty laisse des traces profondes, et quand, un peu plus tard, la Comapêche lui a proposé un nouvel embarquement, cette fois sur la Grande Hermine, elle a dit oui.
*** devenue Compagnie des Pêches en 2004


Bateau ivre
« Les cieux crevant en éclairs, les trombes, les nuits vertes aux neiges éblouies, glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braise », toutes ces choses dont rêvait le petit Rimbaud, je les ai affrontées, et pour de vrai. Et j’ai failli devenir un véritable « bateau ivre ». Un filet s’étant enchevêtré dans mon hélice, j’ai dérivé pendant plusieurs jours. Jean-Yves, ancien chef calier****, s’en souvient. « Le Jojo avait perdu son train de pêche, personne ne pouvait venir nous chercher avec le mauvais temps. Ça secouait, on marchait sur les cloisons! » « Tout s’est arrêté d’un coup, les moteurs, les lumières dit Thierry, ancien radio. On a attendu de l’aide, on avait la trouille. Mais le Jojo n’a pas lâché et un bateau a finalement réussi à nous porter secours. »
**** responsable du rangement et du calage des cartons de poisson dans la cale frigo (-30°)

« Avec un collègue, on détient le record de cartons calés dans le frigo. Chargé à bloc, le Jojo piquait du nez »
« Le Jojo c’était un monstre, poursuit Thierry. Il nous emmenait là où la plupart des autres renonçaient à aller. Même par force 10, même dans les glaces. On a eu en 1985 un coup de tabac pendant 2 jours, au milieu de nulle part. On avait embarqué le 28 décembre et on préparait le réveillon. On était machine avant toute à 2 nœuds dans des creux de plus de 20 mètres, on avait peur que le moteur s’arrête. Le bateau se couchait. Personne ne pouvait nous venir en aide, et on ne pouvait aider personne : j’ai entendu des SOS auxquels on ne pouvait pas répondre. On essayait juste de sauver notre peau, et on était bien content d’être à ce moment sur le Roty plutôt que sur la Grande Hermine…On a réveillonné quand même, les escargots farcis volaient dans tous les sens. Lorsque c’est passé, il a fallu s’arrêter à Saint-Pierre et Miquelon pour réparer : le zodiac était cassé en deux, les portes arrière avaient été arrachées de leurs gonds, le projecteur à glace qui aurait dû être en haut de la passerelle avait été emporté. Les cabines à l’avant du bateau ne fermaient plus. Le Jojo était blessé, mais sauf. »
C’était aussi ça ma vie. J’étais une sorte de vaisseau spécial, dans l’espace des tempêtes, quand le ciel, la mer et le vent se confondent. Un cocon indestructible. Je veillais sur mon équipage comme une chatte sur ses petits.


À coeur ouvert
J’avais un coeur. Un endroit où l’on n’est plus seul, où l’on cause, où l’on se rassure ensemble, se répare, où l’on découvre aussi les autres éléments de la vraie vie, la solidarité, la cordialité, le réconfort. Un coeur battant, toujours ouvert, même en dehors du mauvais temps. C’était la cuisine. Quand les gars avaient bossé sur le pont, à l’usine, ils étaient tellement exténués que la seule chose qui leur faisait plaisir et envie, c’était un bon repas. Auprès des autres. La cuisine était un lieu vital, unique.
Loulou a longtemps été le maître de ce lieu chaleureux et réconfortant. « Avec lui, on était pas malheureux, sourient ses compagnons d’alors. C’était un bon boulanger et un bon cuistot », toujours aux petits soins pour l’équipage, préparant des repas dignes d’un resto pas ordinaire, instaurant les jeudis et dimanches améliorés, avec des viennoiseries. Sa cabine était toujours ouverte pour qui voulait discuter et boire un coup. À tel point que Céline avait placardé une enseigne « Chez Loulou » au-dessus de sa porte.
« La boulange » faisait aussi office de réveil : c’est lui qui passait dans chaque cabine pour faire lever les gars. Toc, toc, « la boulange » ouvrait la porte et annonçait « branle-bas! » d’une voix ferme.


À la grande époque, aussi, disons avant l’arrivée du satellite, le radio était le seul lien du bateau et des marins avec le reste du monde. « J’étais les oreilles et la voix des gars, dit Thierry. Ils passaient un coup de fil seulement une fois par semaine parce que ça coûtait cher, ils me chargeaient d’envoyer des télégrammes. J’en ai passé, des commandes Interflora… »
Et puis, raconte Loulou,« l’arrivée des écrans a fichu un coup à la convivialité. Avant, on jouait à la belote, au scrabble, on regardait des cassettes ensemble. Après, chacun était sur son écran. On n’osait plus rien faire : on avait peur que les images de nos couillonnades se retrouvent sur les réseaux ou sur le bureau de la compagnie. »
Adieu
Les bateaux meurent eux aussi, c’est dans l’ordre des choses. Ma fin est toute proche. Je vais quitter mon port d’attache et passer une dernière fois l’écluse, gouvernail scellé, moteurs démontés, tracté jusqu’en Belgique pour y être démantelé. Ce dernier voyage, je le ferai seul, sans marin à bord. Vous avez été 900 à m’accompagner, pendant un demi-siècle. Viendrez-vous me saluer une dernière fois depuis le quai ? Je sais que certains auront un pincement au coeur en me voyant rouillé, vidé, affaibli. Que la nostalgie de cette Grande Pêche que nous avons menée ensemble risque de brouiller des yeux et mon sillage.
Mais chassez la tristesse et souriez : les raisons d’être fier et heureux sont bien plus grandes. Ce que nous avons vécu était trop beau pour sombrer dans l’oubli. L’aventure s’est inscrite jour après jour dans vos corps, dans vos coeurs, dans vos mémoires. Merci de me permettre de continuer à vivre avec vous, à travers vous.
Je vous salue, marins, avec la joie du devoir accompli, et avec reconnaissance. Et comme je sais que beaucoup d’entre vous m’aiment aussi, je vous salue, Malouins. Bon vent à toutes et à tous !
















Texte : Béatrice Ercksen Photos : Gérard Cazade (sauf mention contraire)
Le témoignage de Céline Ferrier est à retrouver dans son ouvrage « À virer ! La grande pêche aujourd’hui », photos Teddy Seguin, éd. Pascal Galodé (2009)
Pour faire face aux restrictions des zones de pêche à la morue, le Joseph Roty II devient chalutier-usine pour la production de surimi en 1992 : le merlan bleu remplace la morue dans ses filets…
A Saint-Malo, le musée des Terre-Neuvas, 67 avenue de Moka, témoigne de l’épopée de la Grande Pêche. Il est ouvert les mercredis et samedis après-midi et les anciens marins en sont les guides bénévoles.
Beau texte, bel hommage pour ce bateau mythique et ceux qui l’ont fait vivre !
Merci Nadège! Nous sommes heureux que ce texte vous ait plu
Quel beau reportage émouvant Béatrice
Une grande page qui se tourne !
Un grand merci Evelyne pour ton message! Je t’embrasse
Article très émouvant. Merci. Peut-on savoir le jour où « le Jojo » quittera Saint-Malo définitivement? J’aimerais tant accompagner du regard l’envol de ses brides d’histoires…
Mille pardons… Bribes!