Saint-Malo est une ville de corsaire, de marins, de découvreurs. Ce qu’on sait moins, c’est qu’elle a aussi été une ville de bateaux de bassin, ces modèles réduits devant lesquels on s’arrête aujourd’hui en souriant au jardin du Luxembourg. « J’ai la chance d’avoir été un enfant de Saint-Malo ; les bateaux m’ont toujours fasciné, les gros comme les petits sourit Pierre, Malouin né sur la digue. Les régates étaient très vivantes dans les villes d’eau et de bord de mer de la 1ère moitié du XXe siècle en Europe occidentale, aux USA, en Grande-Bretagne. Moins en France. Mais il y avait ici, à Saint-Malo, des constructeurs de ces voiliers, et beaucoup d’amateurs ; des régates de bateaux-modèles étaient organisées dans la mare aux canards par ces passionnés de tout âge. Cette histoire méconnue fait partie du patrimoine maritime de notre ville, et elle me passionne. »
L’âge du premier bateau

« Lorsque j’étais enfant, beaucoup de petits Malouins se voyaient offrir un voilier ; je suis certain qu’il en traîne encore dans les greniers. Je me souviens du jour où ma mère m’a offert mon premier bateau. J’avais 7 ou 8 ans. Elle travaillait chez Mahey frères. Elle n’avait pas acheté mon voilier à L’Hippocampe, le célèbre magasin de jouets de la rue Gouin de Beauchesne, mais était passée par des gens qu’elle connaissait pour récupérer un bateau pas trop cher, réalisé avec ce qui restait dans l’atelier d’un constructeur. » Pierre vit alors aux Cottages, dans la maison construite par ses parents près des brûleries de Moka après l’incendie d’intra-muros, où ses grands-parents habitaient jusqu’en 44. Le voilier n’est pas facile à transporter, et les occasions de le faire voguer sont rares : « ma mère travaillait beaucoup, mon père était malade, ma grand-mère âgée, dit Pierre. J’attendais les vacances et l’arrivée de ma marraine qui vivait à Paris : elle nous emmenait à la Hoguette, mon bateau et moi. Pas question bien sûr de le faire naviguer en mer, trop dangereuse, ni dans les mares, trop peu profondes. Mais il y avait deux petits bassins, peut-être d’anciens viviers, près des rochers et au bas de la digue. Celui-ci était parfait pour mon bateau. »


Pierre a conservé son p’tit bateau rouge. « Il m’a suivi dans mes déménagements, à Paris et dans l’Est de la France. Lorsque mon petit-fils a passé la main à travers la voile, j’y ai vu le signe qu’il fallait faire quelque chose. Ça tombait à pic, j’avais du temps à revendre : le Covid venait de nous tomber dessus, les confinements aussi. C’est en restaurant mon bateau que j’ai eu envie d’en savoir plus sur son origine : qui avait bien pu le construire ? »

Le mystère du p’tit bateau rouge
Pierre s’est attelé à la tâche. Il a cherché sur le net, discuté avec des amateurs dans les forums, s’est plongé dans les livres sur le sujet. « Plus j’avançais dans mes recherches, plus je trouvais des similitudes entre mon p’tit bateau rouge, non signé, et les voiliers LM, un constructeur coté dans le monde des collectionneurs dont personne ne sait de qui il s’agissait ni d’où il était. » Pour les collectionneurs experts questionnés, malgré les points relevés par Pierre, son bateau n’est pas un LM. Qu’importe. Pierre poursuit sa quête, se passionne pour l’univers du voilier-jouet : « je me suis pris au jeu », sourit-il. Il achète et restaure des bateaux trouvés sur Le bon coin ou e-bay, sans perdre de vue son objectif : retrouver le constructeur de son voilier. Aux Archives municipales de Saint-Malo, il tombe sur « des choses fabuleuses » dans un don du Malouin Jean Le Bot, célèbre ethnologue naval : « j’ai trouvé le règlement des régates de voiliers-jouets organisées à la fin du XIXe siècle et des informations sur les bateaux qui venaient de chez Feuillet, le magasin qui deviendra L’Hippocampe. » L’achat du livre « Les fabricants français et les voiliers jouets de bassin » va booster ses recherches : dans cet ouvrage de Vincent Thierry, spécialiste reconnu des voiliers de bassin, Pierre trouve un nom : Martel. « Enfin. Ce nom est relié à un atelier qui était situé à l’emplacement actuel des 4 Pavillons, près de l’hôpital de Saint-Malo. Je me suis souvenu de ma mère disant « Ah, monsieur Martel, qu’est-ce qu’il faisait de beaux bateaux avant la guerre ! » Louis Martel. LM. « On n’a pas retrouvé de catalogue de l’entreprise, beaucoup de choses ont brûlé en 44. Dont le magasin Feuillet. » Mais Pierre en est certain, le Malouin Louis Martel, « Bateaux en tous genres » comme le stipulait sa carte, est bien le constructeur mystère qu’il cherche.
Le Capitaine Haddock toujours vivant
Pierre a trouvé d’autres trésors. « J’ai rendu visite à la fille de Jean Le Bot ; elle avait gardé le Chat de son père -un modèle de voilier-jouet de 30 cm de long- et se souvenait qu’il avait cherché en vain qui l’avait construit. C’était un constructeur malouin qui signait PL. » Et alors ? « Je l’ai retrouvé ! Il s’agissait de Pierre Laurent, le dernier garde suisse de la cathédrale. Il construisait des bateaux historiques et des monotypes qu’il vendait. »


Grâce à notre blog Malouin(e) suis, Pierre a rencontré Peter, le petit-fils du garde suisse dont nous avons fait le portrait dans Peter, un Malouin pour l’histoire. Peter lui a raconté la construction des maquettes avec son père et son grand-père « qui savait réaliser un bateau avec des matériaux de récupération, manque d’argent oblige : du bois flotté ramassé sur la plage pour construire ses coques ou des douilles de balles pour conforter un mât…» Les dimanches d’été s’écoulaient sur les berges ensablées de la mare aux canards, le long de l’avenue Louis Martin, pour disputer des régates que les Laurent père, fils et petit-fils remportaient souvent. Quelques-unes de ces pièces de collection dorment encore dans la maison de Peter, dont le Capitaine Haddock avec lequel le jeune Malouin a gagné des compétitions au début des années 50.



Le spécialiste Thierry Vincent a été convaincu par les recherches de Pierre. À tel point qu’ils préparent en duo un ouvrage sur les bateaux de bassin de Saint-Malo.
Pierre ne se contente plus de retaper les p’tits bateaux qu’il déniche : il partage sa passion et son savoir-faire lors d’ateliers avec les Amis de la Baie de la Landriais, au Minihic. Il n’a pas fini de voguer.
Texte : Béatrice Ercksen Photos (sauf mention contraire) : © Gérard Cazade
- Il y a deux types de voiliers de bassin : les bateaux-jouets construits en série, et les bateaux-modèles, plus perfectionnés, plus beaux, plus chers, avec lesquels leurs propriétaires participaient aux régates. Le 10 juillet 1953, le Pays Malouin relate une course organisée par la société des Régates de bateaux-modèles de St-Malo-St-Servan. Les vainqueurs s’appellent Bessec, Laurent, Rochard, Josset…
- La Mare aux canards est l’ancien nom de l’actuel bassin Jacques Cartier. C’était un bassin non délimité bordé de grèves et d’ajoncs. Le chantier naval Mougin y était installé. Le bassin qui se trouve aujourd’hui encore entre le château et le fort national porte le nom de Mare aux cochons, et non de Mare aux canards contrairement à ce que beaucoup pensent (dont de nombreux Malouins!). Ce bassin était également surnommé Mare aux canetons, en référence aux nombreux enfants qui y jouaient et venaient y faire naviguer leurs bateaux. Les cartes postales anciennes ont perpétué cette mauvaise appellation en nommant la Mare aux cochons « Mare aux canards ».
