23 août 2018

Jeannine, buswoman des plages

By In Portrait

Toutes les lignes de bus de Saint-Malo Agglomération ont leurs charmes discrets, leurs moments de plaisir. Mais la ligne 8 est unique, hors-concours. Chaque année, du début juillet à la fin août, elle change de route, prend la clé des champs, les chemins des vacances, et file desservir les plages sauvages, les sentiers panoramiques et les fêtes nocturnes de la côte entre Rothéneuf et Cancale. Jeannine est une conductrice, heureuse, de cette ligne qui sent bon l’été.

Attendre le bus, ça peut durer longtemps. Surtout si on veut prendre le volant. « L’envie remonte à mon premier voyage scolaire. Je me suis dit « un jour, moi aussi je conduirai un car. » Mais les routes de la vie sont parfois tortueuses, et la toute jeune Jeannine doit penser à autre chose. Elle va d’abord travailler en usine, et pas qu’un peu. « Un peu plus de 17 ans dans la couture, un peu plus de 14 ans dans la soudure, à fabriquer des piscines. 32 ans d’usine au total. Alors quand j’entends des collègues se plaindre de nos conditions de travail… » Un accident met un terme à ce premier trajet de vie. Il faut changer de route et le destin, ce malin, lui donne l’occasion d’une reconversion inespérée : une formation à la conduite des cars. Jeannine, 46 ans, passe son permis D et « fait du Citroën ». La voilà au volant de son bus.

« J’amenais les salariés à l’usine de La Janais, à Rennes. J’adorais ça. Je commençais à 3h. Je partais de Dol, j’avais la route pour moi. L’ambiance à bord était extraordinaire. » Citroën a arrêté le ramassage, Jeannine a été affectée à d’autres lignes, à partir de Saint-Malo. « Je transportais les scolaires jusqu’à Saint-Vincent. Les débuts ont été un peu difficiles, j’avais une telle relation avec les Citroën…Mais en arrivant devant l’intra-muros, j’admirais la mer, je prenais une photo tous les jours et je me disais : au moins, tu sais pourquoi t’es là. »

Jeannine est affectée depuis plusieurs années aux lignes 10 (le Tronchet- gare de Saint-Malo) et 12 (Plerguer-Launay Breton), fréquentées essentiellement par les scolaires, de septembre à juin. Mais quand vient l’été…  « Je fais la ligne 8, et c’est un bol d’air ! Je n’ai pas l’impression de travailler.» La ligne 8, c’est la ligne des vacances. Celle des plages et des campings. Une ligne qui va ordinairement de Saint-Malo à Rothéneuf et qui, le temps de l’été, s’évade jusqu’à la gare de La Gouesnière, en 33 étapes qui fleurent bon la balade, l’iode et le produit solaire. «J’aime cette route de la côte, ce paysage de carte postale, la mer qu’on découvre à la sortie des virages. En début d’après-midi, on embarque les familles et les jeunes qui vont à la plage. Certains sont chargés comme des mûles : parasol, bouées, matelas…Un vrai déménagement ! » «J’en ai eu un qui est monté l’autre jour avec une planche de paddle, » renchérit Fabien, un des collègues de Jeannine, lui aussi affecté à la ligne 8.

Cette ligne des sables, qui prend ses quartiers d’été le premier week-end de juillet et s’arrête le 31 août, est active tous les jours de 10 h à minuit. « Elle est plus calme après 18 h. Sauf le mercredi, jour où les jeunes se rendent aux concerts gratuits organisés à Port Mer. Les retours sont parfois avinés. En juillet, un collègue a appelé les gendarmes : un gamin de 14 ans avait forcé une aération et réussi à s’y faufiler pour grimper sur le toit. »

Jeannine, ce qu’elle préfère, ce sont les clients du matin. « Ce ne sont pas des plagistes, ce sont des promeneurs. Ils partent à la journée avec leur pique-nique et vont visiter ». Ils ne savent pas toujours où ils vont exactement. «Surtout les étrangers qui ont parfois des prononciations bizarres. La pointe du Grouin devient la pointe du Grain et l’arrêt du Minihic l’arrêt mythique. » Joyeux !

Les gens du matin, aussi, aiment discuter et ça tombe bien : Jeannine est du genre causante. « Moi, je tiens mon bus comme si c’était mon fond de commerce. « Vous êtes tous en vacances ?, je demande. Vous connaissez Saint-Malo ? » Je leur montre le bateau de la Compagnie des pêches qui fait du surimi, je leur conseille des lieux à visiter gratuitement, comme l’usine de craquelins, je leur parle de l’anse du Guesclin, de Léo Ferré et de sa guenon, de la maison de Colette à la Touesse, du beurre Bordier…Je me transforme en guide touristique.»

Et les marées ! « Ça les fascine ! J’ai eu dernièrement des gens de Grenoble qui m’ont demandé combien de fois par jour la mer partait et revenait…Je leur ai raconté que pendant les grandes marées, la mer passe par-dessus les maisons. « On aimerait bien voir ça, » qu’ils ont dit. Je  leur ai répondu « Faites attention, ou vous allez vous faire laver les oreilles ! »

Tous les chauffeurs de la ligne 8 ont des anecdotes à raconter. Fabien n’est pas en reste : « fin juillet, un couple de la Côte d’Azur s’est exclamé en arrivant au port de Cancale : « oh là là ! Il y a eu une tempête ? » Ben non, pourquoi ? « Parce que tous les bateaux sont couchés !» 

On l’a compris, Jeannine n’échangerait pour rien au monde son fauteuil sur la ligne 8. Elle n’est pourtant pas facile, cette ligne, et plusieurs conducteurs y ont laissé des rétroviseurs. « A certaines heures, la circulation est infernale, c’est vrai. Hier, tiens, j’ai été stoppée à Cancale : des gens du voyage occupaient le rond-point de la Ville-ès-gris, tout était bloqué. J’ai pris 38 minutes de retard. Après, j’ai monté les gamins d’un centre aéré, ça prend du temps. Et au camping des Ilôts, il y avait la foule. » Il suffit d’une voiture mal garée – « ça arrive souvent à l’anse du Guesclin et dans les rues de Cancale » -, et le bus n’avance plus.

« Heureusement, les gens gardent leur bonne humeur la plupart du temps. Quand on leur explique, ils sont compréhensifs. » Jeannine a d’ailleurs un adage : « les clients ressemblent au conducteur. S’il est con, les gens sont cons. » Et une règle : « j’ai toujours le sourire. Mes problèmes, je les laisse dans la soute. » Bon, c’est quand même pas une raison pour tout laisser passer : à un jeune qui disait à ses copains « ça me pète les couilles ! », Jeannine a demandé « t’as quel âge ? » « 11 ans ! », a répondu le gamin. « Alors laisse-les pousser, on verra après. »

Chaque soir, quand le bus de la ligne 8 rentre au dépôt, «il est plein de sable », s ‘amuse Jeannine. Il faut le nettoyer. Mais attention. Ces grains de sable-là ne sont pas de la simple poussière. Ce sont les preuves d’une journée bien remplie : des atomes de soleil, pleins de cris de joie et de parfums, de l’été en poudre. On les balaie avec respect, en rêvassant mais sans nostalgie puisque demain, la ligne 8 recommence.

texte Béatrice ERCKSEN / photos © Gérard CAZADE

La ligne 8 est gérée par MAT, le réseau de bus de Saint-Malo Agglomération. L’été, elle est déléguée à la société TIV Transdev

Pour connaître les horaires de la ligne 8 estivale, c’est ici

4 commentaires
  1. Anne-Claire 23 août 2018

    Jeannine, à la lecture de votre portrait, on a juste envie de faire un tour de bus mais avec commentaires sinon cela perd tout son charme !

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    • beatrice 23 août 2018

      Va falloir attendre l’été prochain! Chiche, on se fait un tour ensemble! Bises

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  2. Gérard 6 septembre 2018

    Après avoir bourlingué pendant 32 ans, j’imagine le plaisir de Jeannine aujourd’hui.

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    • Béa 6 septembre 2018

      Elle adore son métier, c’est vrai. Et ça se sent! Bises Gérard

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